AU PLAISIR DES MOTS

Pantalons, culottes et jeans : pluriels énigmatiques

En réfléchissant sur certains emplois abusifs du pluriel, je me suis arrêté à la concurrence du singulier et du pluriel dans l’emploi des trois mots cités en titre. Même s’il ne s’agit pas là d’un problème métaphysique, il est intéressant de l’étudier car il nous fournit un bon exemple des cheminements spontanés du langage.

Tout commence par la paire

Le mot paire désigne proprement deux choses qui vont nécessairement ensemble, comme une paire de souliers ou une paire de gants, ou qui sont associées dans leur utilisation comme une paire de draps ou une paire de billets. S’écartant de ce jumelage de deux objets, le mot paire s’est appliqué à un seul objet composé de deux parties qui se correspondent. Exemples : une paire de lunettes; une paire de ciseaux; une paire de pinces. C’est dans ce courant que se sont infiltrées les expressions paire de culottes et paire de pantalons (à cause de leurs jambes semblables). Dans l’usage, ces expressions ont tendance à laisser tomber le mot d’ancrage paire tout en retenant le pluriel initial. On dit couramment : chercher ses lunettes; se servir habilement des ciseaux; emprunter des pinces. Il n’est donc pas étonnant qu’on retrouve dans ce sillage pantalons et culottes. Exemples : Il porte des pantalons très mode. Jeune garçon, je portais des culottes courtes.

Une intervention de la logique

Comme le français est une langue sur laquelle on réfléchit beaucoup depuis la création de l’Académie française et la publication des Remarques sur la langue française de Vaugelas, il semblerait que ce pluriel, attribué à un seul objet, ait suscité un certain malaise, qui a contribué à reléguer au niveau populaire les expressions paire de pantalons et paire de culottes et, de même, à écarter de la langue correcte les mots culottes et pantalons employés au pluriel après l’amputation du mot paire.

Les dictionnaires généraux récents ne font pas mention du pluriel-singulier de pantalons. Quant à culottes, on en considère l’emploi comme populaire, notamment dans des expressions métaphoriques telles que jouer ses culottes (« mettre en jeu ses dernières ressources ») ou mettre ses culottes (« affirmer son autorité »).

Au Québec et au Canada français, comme il arrive souvent, les usages anciens ont mieux résisté à l’érosion du temps. Même si l’expression paire de pantalons a pris de la bouteille – je l’utilisais couramment dans ma lointaine jeunesse –, le pluriel pantalons désignant un seul vêtement reste encore d’usage courant. Le mot culottes, pour sa part, est demeuré très fréquent tant avec paire que sans.

Un témoin surprenant

Comme pour témoigner de l’enracinement de ces usages, le mot jean (pantalon de grosse toile), emprunt relativement récent – le Grand Robert (2001) en date l’apparition en 1948 –, connaît aussi un emploi bipolaire du singulier et du pluriel. Bien sûr, l’usage du singulier domine, mais le pluriel se trouve aussi. Exemples : s’acheter des jeans; mettre ses jeans pour aller danser.

Conclusion

Il faut reconnaître que cette bipolarité du nombre, même si elle s’explique normalement, a plus d’inconvénients que d’avantages : ambiguïté du sens; complication de l’accord. On peut donc se réjouir de ce que le singulier-pluriel pantalons soit sorti de l’usage général du français. Il reste confiné au niveau populaire.

La forme plurielle culottes conserve, sans doute par ses emplois métaphoriques, plus de vigueur, tout comme l’expression paire de culottes. Mais l’une comme l’autre restent marquées. On ne saurait les utiliser en publicité ou dans des textes de bonne tenue – sauf en politique!

Quant à jean, il serait normal d’opter pour la forme singulière qui reflète l’usage dominant actuel.

Robert Dubuc

15 octobre 2007

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