AU PLAISIR DES MOTS

Écrire en anglais avec des mots français

Le juge Auclair, spécialiste de l’univers des conventions collectives et féroce cerbère de la correction de notre français, a récemment passé au crible le projet de convention collective entre un certain journal de Québec et ses journalistes. Le résultat de l’opération a de quoi couper le souffle. Le texte de la convention, quoique français en apparence, tient davantage de la langue anglaise que du français, tellement y foisonnent les anglicismes et les mauvaises cooccurrences, imitées de l’anglais.

Un facteur d’inquiétude additionnel tient au fait que cette convention ne régit pas des illettrés, mais des personnes qui appartiennent à notre élite instruite. Comment expliquer qu’on puisse, dans ce milieu, se contenter d’un texte si dénaturé, sinon par le mépris qu’on porte à la correction de la langue qu’on utilise?

Prenons quelques exemples parmi la multitude relevée par M. Auclair.

“Agir comme”

Même si le Grand Robert (1985) donne comme exemple, dans l’article consacré au verbe agir, « agir comme mandataire », il ne formule pas comme tel le sens d’« intervenir en qualité ou à titre de ». Tous les autres dictionnaires consultés donnent plutôt à la locution agir comme le sens de « se comporter d’une certaine façon ». Exemple : agir comme un voyou. Le sens donné dans la convention à cette locution verbale se rapproche de celui de la locution anglaise to act as. Il serait certes plus clair d’utiliser les tours courants en français : agir en qualité de ou agir à titre de. Toute ambiguïté serait ainsi éliminée.

“En conformité avec”

L’expression en conformité avec existe en français, mais elle est lourde. Il serait beaucoup plus simple de la remplacer par l’adjectif ou l’adverbe et de dire, par exemple :  « conformément à l’article 10 » ou « Cette disposition est conforme à l’article 10 », plutôt que « en conformité avec l’article 10 » ou « Cette disposition est en conformité avec l’article 10 ».

Céduler

Voilà un anglicisme qu’on croyait relégué aux oubliettes, depuis le temps qu’il a été mis à l’index par tous les chroniqueurs langagiers. Il n’existe pas d’équivalent universel en français au verbe anglais to schedule. Il faut choisir l’équivalent exigé par le contexte. Exemples : Les congés sont prévus à une convention collective. Les heures de travail sont fixées par la convention. Le service du technicien commence à 3 h. Tout sauf “céduler”!

“Sujet à”

Pour indiquer qu’une disposition d’une convention ou d’un contrat doit être interprétée en tenant compte d’une autre qui a priorité, on se sert en français de la locution sous réserve de et non de l’expression sujet à. Exemple : La présente disposition s’applique sous réserve de l’article 12. En français, sujet à se dit d’une personne prédisposée à une maladie ou à des erreurs de comportement. Exemples : Il est sujet au rhume. Dans son chagrin, il est sujet à boire.

“Se rapporter au travail”

On sent bien encore ici la formulation anglaise sous-jacente : to report to work. Il serait si simple de dire tout bonnement « se présenter au travail ». Exemple : Les ouvriers doivent se présenter au travail à 7 h.

Per diem”

La locution latine per diem, utilisée en anglais, est reprise ici au détriment d’une locution française bien établie : indemnité quotidienne, qui désigne proprement une somme forfaitaire accordée en dédommagement des dépenses occasionnées par une affectation hors de son lieu de travail habituel.

“Offense”

En français, une offense, c’est un tort moral causé ou fait à quelqu’un. Exemple : C’est faire offense à quelqu’un que de le comparer à Le Pen. Ce terme n’a rien à voir avec délit ou infraction, sens où on l’emploie dans la convention.

On pourrait continuer ainsi encore longtemps. Ce n’est pas la matière qui manque! Comment se fait-il que, plus de vingt ans après la publication par l’OLF du vocabulaire bilingue des conventions collectives, on en soit encore à jargonner de la sorte dans un texte officiel?  Paresse ou mauvaise foi? Et Camus qui disait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

Robert Dubuc

31 mars 2007

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