L'auteur rappelle les droits de tout lecteur, tels qu'énumérés par Daniel Pennac dans Comme un roman (1992): «le droit de ne pas lire; le droit de sauter des pages, de ne pas finir un livre, de relire, de lire n'importe quoi, le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible), le droit de lire n'importe où, de grapiller, de lire à haute voix, et surtout de se taire.» (p.9)
Concept double: lecture-en-progression / lecture-en-compréhension (deux procès complémentaires). Ou encore deux économies: la progression et la compréhension.
Gervais illustre sa théorie avec les nouvelles d'Alphonse Allais (comme l'avait fait U. Eco) et de Donald Barthelme. Et avec Le libraire de Gérard Bessette.
But: «Il s'agit plutôt d'une étude des régies qu'on adopte, ou des mandats qu'on se donne en lisant un texte, et de leur influence sur cet acte.» (p.13)
Le GREL: groupe de recherche en lecture de l'UQAM (coordonné par Gilles Thérien).
1ère partie: introduction aux régies de lecture
Les poétiques de la lecture
«l'instance lectrice» (p.20)
L’auteur rappelle que l’expession « poétiques de la lecture » vient du titre d’un livre d’Inge Crosman Wimmers, Poetics of Reading (1988), qui s’est elle-même inspirée de l’expression « rhétorique de la lecture » de Michel Charles (1977). Gervais trouve que cette approche subordonne la lecture au texte, et réduit le lecteur « à n’être qu’un simple décalque du texte. » (p. 24)
« Un des effets théoriques les plus importants de cette réduction est bien entendu l’anthropomorphisation des demandes textuelles. […] Apparaissent ainsi dans les théories : narrataires (Prince) et lecteurs implicites (Iser et Booth), Lecteurs Modèles (Eco) et autres « audiences » (Phelan, Rabinowitz). » (p.24)
« Le Lecteur Modèle d’Eco est la représentation de l’ensemble des savoirs requis pour la coopération textuelle. » (p.24)
« Il y a la possibilité d’une inflation. Tout nouveau texte, toute nouvelle expérimentation narrative transformant légèrement la tâche du lecteur, la distribution de ses traits ou la portée de son savoir est susceptible d’entraîner la production d’une nouvelle catégorie, d’un nouveau lecteur-dans-le-texte. Toutes ces catégories sont pourtant arbitraires et leur accumulation ne semble répondre qu’à une seule fonction, complexifier suffisamment l’amont de la lecture pour assurer l’illusion de son autonomie. » (p.25-26)
Gervais, comme Gilles Thérien qu’il cite, rejette le modèle de communication comme modèle pouvant décrire l’acte de lecture.
« Le texte n’est donc pas éliminé, mais son rôle n’est plus celui de régie unique; il n’est plus la seule donnée, la seule source d’information de ce qu’est l’acte de lecture. Il n’est qu’une des trois variables identifiées [le mandat, les processus, le texte], qui forment cet horizon conceptuel permettant de penser la lecture comme une activité aux formes multiples. […] Pour conserver à la lecture ses raisons d’être, un équilibre est visé entre ce qu’apporte le lecteur en aptitudes et en mandats et ce qui vient du texte. » (p.29-30)
I-2. D’une opposition traditionnelle
«La lecure comme travail est une activité dite de compréhension, tandis que la lecture comme repos est une activité de progression. L’une va en profondeur : elle est lente; l’autre reste en surface : elle est rapide.» (p.31)
Gervais montre que cette opposition entre les deux types de lecture est reprise partout, parfois en d'autres termes: lecture extensive (superficielle) et lecture intensive (profonde).
«La distinction entre progression et compréhension est transférée souvent de la lecture elle-même aux textes lus. Il y a des textes qui ne méritent que d'être lus en lecture-en-progression, tandis que d'autres requièrent une lecture-en-compréhension.» (p.40)
I-3. Une tension variable
«À ces deux variables, il faut en ajouter rapidement ici une troisième, liée cette fois au texte lu, et qui rend compte de son degré de complexité.» (p.44)
«L'effet de suspense - c'est-à-dire pas uniquement le procédé textuel, mais encore sa perception par le lecteur, un peu à la façon dont Michael Riffaterre définit un effet de style -, cet effet consiste à appréhender le pire, à redouter la suite; c'est donc surtout une façon de faire progresser plus avant, pour vérifier justement si elle sera telle qu'on la craint.» (p.46)
«La lecture-en-progression se caractérise par des approximations, des "tmèses affaiblies", ainsi que des illusions cognitives [...]. En progression, c'est habituellement la règle de l'intérêt qui prévaut.» (p.47)
Gervais citant Rabinowitz: «comprendre - défini comme aptitude à paraphraser». (p.48)
«On retrouve là une définition de la lecture comme machine à effacer du texte. Lire en régime de progression, ce n'est pas tout conserver, mais seulement ce qui, soit attire l'attention, soit est nécessaire à la poursuite de l'activité.» (p.48)
«En régime de progression, par exemple, ce qui domine est une compréhension fonctionnelle caractérisée par des inférences jugées minimales.» (p.49)
A propos du parent qui lit pour une centième fois le même conte à son enfant: «Sa lecture n'est pas l'occasion d'une meilleure compréhension, mais de la simple réitération d'une compréhension déjà acquise et, de ce fait, statique.» (p.50)
«L'économie de la compréhension varie selon l'investissement du lecteur.» (p.51)
«La forme générale des lectures savantes dépend du type d'attention adopté par le lecteur. Deux grandes catégories de lecture-en-compréhension peuvent en fait être identifiées: les lectures transitives et les lectures réflexives. Les lectures transitives correspondent à l'attitude habituelle d'analyse des textes. Ces études ne sont des "lectures" que par extension parce qu'elles utilisent la lecture comme mode d'analyse, comme moyen. Leur objet est le texte, littéraire ou autre, et la lecture simplement un mode d'accès. Les lectures réflexives ont par contre l'acte de lecture lui-même comme objet d'analyse. Ce sont donc des lectures de lectures, ou encore des archilectures, des métalectures.» (p.54)
«la dimension affective de la lecture» (p.55)
«La progression est l'objet surtout de recherches en psychologie cognitive et en psycholinguistique, en sciences de l'éducation, en théories de l'apprentissage de même que, mais à un degré moindre, en littérature populaire. L'attention porte surtout sur les compétences lecturales et les habiletés de lecture, sur les mécanismes régulant la prise d'information, en fait sur la dimension cognitive nécessaire à toute activité de lecture. Elles portent sur les mouvements oculaires et les vitesses de lecture, sur les processus cognitifs et inférentiels fondamentaux, les habiletés langagières, la mémoire, la compréhension de la signification littérale. Les textes sont rarement étudiés, sinon pour rendre compte de leur lisibilité typographique ou linguistique.» (p.56-57)
«Les recherches qui, au contraire, ne tiennent pas compte de la progression mais définissent la lecture avant tout en termes de compréhension, tendent à étudier principalement le texte et à délaisser l'acte même de lecture. C'est le cas, par exemple, des poétiques de la lecture dont il a été question plus haut. Le texte est privilégié, car ses exigences déterminent les formes et les objectifs de sa lecture. Le lecteur et son activité sont donc subordonnés au texte; ils ne représentent plus qu'une étape, l'actualisation des possibilités inscrites dans le texte et qui ont été relevées par l'analyse. [...] Pourtant, à subordonner la lecture au texte, elles [ces rhétoriques de la lecture] ne débouchent jamais tout à fait sur cet acte, se satisfaisant de son amont inscrit à même le texte.» (p.57)
«L'acte de lecture n'est ni progression ni compréhension mais une régie particulière de ces deux gestes.» (p.59)
I-4. La compréhension fonctionnelle
«Lire en progression consiste tout à la fois à déchiffrer et reconnaître des signes (processus perceptif), à comprendre et saisir les éléments représentés (cognitif), à réagir émotivement à ce qui est lu (affectif), à suivre le déroulement de l'argumentation, qu'elle soit narrative, théorique ou autre (argumentatif), ainsi qu'à intégrer et à contextualiser les composantes du texte en fonction de savoirs, pratiques, idéologies et imaginaires (symbolique).» (p.60)
«Lire, c'est comprendre minimalement les informations contenues dans un texte. Cette définition se retrouve à la base des travaux en psychologie cognitive, en psycholinguistique, de même que dans des recherches en didactique et en apprentissage de la lecture.» (p.62)
«L'intégration spontanée consiste pour de nombreux théoriciens en l'activation de schémas ou de scripts: d'actions, de personnages, de lieux, d'objets, de situations. Ce sont des savoirs pré-établis qui permettent de manipuler facilement des données. Un schéma ou un script est une structure d'information, accessible de façon spontanée et qui forme la base de toute compréhension d'un texte.» (p.62)
«La position adoptée [celle de Gervais] repose sur cette théorie que la progression n'est pas un environnement favorable à l'établissement d'hypothèses ou encore, selon une autre perspective, qu'un lecteur-en-progression cherche à faire le moins d'hypothèses possible.» (p.63)
«L'abduction est un raisonnement par hypothèses. Elle se distingue donc de la déduction et de l'induction par l'ordre et les relations établies entre les termes du raisonnement. La déduction part, par exemple, du principe qu'il y a déjà une théorie, une hypothèse à l'oeuvre, qu'il s'agit de confirmer ou d'infirmer, par le biais d'une mise à l'épreuve. L'induction, quant à elle, est liée directement à une expérimentation. Il n'y a pas au départ de théorie, mais au contraire l'objet de la démarche est d'arriver à l'établissement d'une théorie ou d'une règle. [...] L'abduction, quant à elle, conduit non pas à la découverte des lois mais à celle des causes.» (p.64)
«Parvenir à faire une abduction implique donc faire intervenir une loi, une hypothèse de travail. Sans loi, sans hypothèse, il ne peut y avoir d'interprétation des faits. [...] L'abduction n'est qu'un premier moment, qu'un premier geste de compréhension.» (p.65)
«Il y a deux types d'illusions: des illusions textuelles et des illusions lecturales.» (p.67)
«Un exemple déjà fort connu d'illusion cognitive d'origine textuelle se trouve dans le très embêtant "Drame bien parisien", analysé par Eco. Le texte met en scène Raoul et Marguerite, deux amoureux dont la jalousie excessive est l'objet d'un quiproquo et d'un canular qui ont le lecteur pour victime. Le canular repose sur une illusion cognitive à laquelle le lecteur adhère en fonction des impératifs de sa progression. On connaît le texte: un matin, Raoul reçoit une lettre anonyme l'avertissant que sa dulcinée sera au bal des Incohérents, en belle compagnie, masquée et déguisée en Pirogue congolaise; et Marguerite, de la même façon, reçoit une missive semblable, l'avertissant que son mari sera à ce bal, lui aussi en belle compagnie, masqué et déguisé en Templier fin de siècle.» (p.67-68)
Une fois au bal, on pense que la pirogue et le Templier sont Raoul et Marguerite. «Cette illusion cognitive était prévue et la suite du récit en tient compte. Le déroulement de l'action va être présenté en fonction de cette illusion narrative. Quand le couple va s'identifier, au restaurant, dans l'intimité d'un cabinet verrouillé, ils seront tous deux surpris de n'être ni Raoul, ni Marguerite. La surprise et les excuses ne sont de mise que parce qu'on a cru qu'ils n'étaient pas ceux qu'ils sont.» (p.68)
«Comme le souligne Eco, "Un drame bien parisien" appelle deux lectures: une première qui est prise au piège, une seconde qui cherche à le comprendre.» (p.69)
«une des données de base de l'économie de la progression, à savoir qu'un lecteur fait le moins d'inférences possible, utilisant, quand elles lui sont offertes, celles proposées par le texte. Cette seconde conséquence va à l'encontre de l'analyse d'Eco qui favorise l'exhaustivité des inférences chez son Lecteur Modèle.» (p.70)
«Le second type d'illusions cognitives est lectural. L'illusion cognitive lecturale n'est pas liée d'abord à une stratégie textuelle précise mais aux impératifs d'une économie qui dicte au lecteur de privilégier la progression au détriment de la compréhension.» (p.70)
«Le lecteur a certaines attentes face au texte et, tant que celles-ci sont respectées d'une façon globale, des phénomènes locaux pourront passer "inaperçus".» (p.71)
«dans des récits et des textes littéraires, ce qui importe surtout, ce n'est pas de respecter les modes d'accomplissement des actions, mais de donner l'illusion de leur présence.» (p.79)
«Une narration en trompe-l'oeil.» (p.80)
Revenant sur le Lecteur Modèle d'Eco, Gervais conclue que «c'est un idéal de lecture plutôt qu'un acte de lecture, une lecture optimale et non réaliste.» (p.82) Ce qui lui fait changer le titre du livre d'Eco Lector in fabula pour Lector in utopia.
«Une disjonction de probabilité [Eco] est l'équivalent d'une fonction-pivot (Bremond), d'un moment de risque du texte (Barthes), d'une fourche sur un chemin, lorsque aucune des deux routes ne s'impose et qu'il faut décider (Propp).» (p.84)
«Dans une lecture-en-progression, le lecteur peut ne pas prendre l'initiative interprétative et la laisser au texte, qui devra tôt ou tard abattre ses cartes.» (p.86)
«Si, à chaque événement présenté, le lecteur y va de ses prévisions, dont l'une ou l'autre s'avérera juste, comment peut-il être surpris? La présence de surprise narratives est la conséquence directe d'une absence de prévisions, le signe d'un manque d'initiative.» (p.86)
«Le problème soulevé [par la théorie d'Eco] ne porte pas sur le fait qu'il puisse y avoir un nombre important de prévisions et d'inférences en état d'attente, dans une lecture-en-compréhension par exemple, mais sur le fait que l'état d'attente soit toujours, quelle que soit la régie adoptée, une production de prévisions.» (p.87) Pour Gervais, le lecteur réel n'est pas aussi zélé à la tâche que le Lecteur Modèle d'Eco.
«Ainsi, l'établissement d'une compréhension fonctionnelle permet de respecter les équilibres de lecture et les mandats dont ils dépendent et est consécutif à un positionnement théorique favorisant un scénario minimal mais réaliste du déroulement de la lecture, plutôt qu'optimal et utopique comme celui d'Eco.» (p.90)
I-5. La lecture littéraire
«La lecture littéraire est une régie; elle n'est donc pas un niveau, une valeur. [...] Elle est en fait cette impulsion qui permet de passer d'une lecture-en-progression à une lecture-en-compréhension.» (p.91)
«Le premier projet des formalistes était une étude systématique du littéraire, conçu comme cette caractéristique spécifique de la littérature. Pour la déterminer, il fallait donc isoler le texte et chercher à découvrir ses propriétés intrinsèques. Ce projet des formalistes russes a permis de croire, pendant un certain temps, que les qualités permettant d'établir la littérarité d'une oeuvre pouvaient être en effet des propriétés intrinsèques du texte.» (p.92)
Gervais note l'évolution de pensée chez les formalistes russes: «De trait intrinsèque et spécifique de la littérature, et par conséquent propriété textuelle, le littéraire devint trait historiquement et culturellement circonscrit.» (p.93)
«Pour les sociologues de la littérature, par exemple, la valeur littéraire est une consécration, rendue par les instances chargées de la production et de la distribution du produit, et non le résultat de l'établissement des propriétés objectives d'une fiction. La valeur littéraire est arbitraire, elle est une sacralisation sociale.» (p.94)
«Poser que le littéraire dans la lecture repose sur la qualité des textes revient à prendre partie pour l'une ou l'autre attitude envers la littérarité et à reléguer l'acte de lecture au second rang, derrière les textes eux-mêmes ou derrière le contexte socio-culturel de sa pratique. Et les problèmes sont tout aussi importants si la littérarité de la lecture dépend du lecteur et de ses compétences. Car ce qui est alors privilégié, au détriment encore une fois de la lecture et de ses modalités de réalisation, ce sont les seuils culturels qui doient être atteints ou respectés et dont la définition est tout aussi problématique que la valeur des textes.» (p.95)
«La lecture littéraire doit être conçue comme une régie de la lecture, une tension particulière entre les deux économies complémentaires de l'acte.» (p.95)
«La lecture littéraire doit être conçue comme une régie de la lecture, une tension particulière entre les deux économies complémentaires de l'acte. Elle n'est pas une première lecture d'un texte, une lecture-en-progression; elle est un retour sur le texte, une relecture, une investigation des facteurs qui ont pu jouer un rôle lors de la situation de lecture première.» (p.95)
«On peut décrire son émergence [celle de la lecture littéraire] à l'aide d'un cheminement en deux temps. Un bon exemple de ces cheminements est la distinction entre lecture heuristique et herméneutique développée par Michael Riffaterre dans Sémiotique de la poésie.» (p.95-96)
«Le couple lecture heuristique/herméneutique de Riffaterre est le type même d'une régie de la lecture littéraire. Elle apparaît au moment où le lecteur délaisse l'économie de la progression, qui lui a permis dans un premier temps de prendre connaissance du texte, au profit de l'économie de la compréhension, qui l'amène à appronfondir sa connaissance du texte. Elle est un retour sur le texte, une archilecture. La dimension littéraire de la lecture consiste donc à un réalignement de l'attention de lecture. C'est l'attitude, la volonté de questionner le texte, de le comprendre mieux, quel que soit le niveau du lecteur ou même le type de texte, qui fait la lecture littéraire.» (p.97)
«le terme utilisé par Phelan est audience qui ne trouve pas de traduction en français, à mi-chemin entre "public" et "lectorat", mais un lectorat dénué de toute dimension sociologique» (p.100)
A propos de la nouvelle de Barthelme: «L'anecdote centrale est fictive, mais elle repose sur un lit de demi-vérités [biographiques] qui favorisent la référentialité et la dimension mimétique du personnage.» (p.102)
I-6. Valeurs de lecture
Lecture-en-progression: «Le but d'une telle lecture n'est pas de tout recouvrer, mais d'effectuer une première saisie du texte. Des erreurs de lecture peuvent avoir été commises, des passages délaissés, des difficultés sautées. Mais cela ne fait rien, cela ne porte pas à conséquence. Le seul juge de l'efficacité de la lecture est le lecteur lui-même puisqu'il fixe les critères de sa réussite, ceux-ci dépendant de sa relation au texte.» (p.115)
«Si, par contre, le mandat du lecteur n'est pas simplement de passer à travers le texte, en ne comprenant que ce qui peut être appréhendé d'un premier geste, mais de chercher à comprendre un peu mieux le texte, de déployer certaines de ses significations, de l'étudier et de s'inscrire dans une économie plus grande de la compréhension, alors sa lecture, du fait qu'elle est ultimement productrice d'un discours, devient susceptible d'être évaluée et jugée. C'est une lecture littéraire. Quelle que soit sa raison ou son contexte, le passage de la progression à la compréhension signale l'instauration d'une nouvelle régie et par le fait même l'application d'un système de valeurs. Cette régie est l'institution littéraire, mais aussi universitaire, les disciplines et leurs modèles déjà constitués, les écoles de pensées, toutes les manifestations possibles de ce que Stanley Fish a appelé des communautés interprétatives, dont le rôle est d'imposer des formes discursives, des interprétations, des valeurs qui servent à déterminer la justesse et la fausseté des discours tenus sur les textes.» (p.115)
Deuxième partie -- Du lecteur au texte: Le libraire
«l'objectif de cette seconde partie est la description de deux mandats de lecture du roman de Bessette.» (p.137)
«On verra donc [...] que la lecture du Libraire repose sur un jeu de la compromission et de l'erreur de lecture, lié entre autres à la dimension satirique du texte.» (p.139)
«La narratologie nous a habitué à comprendre le texte narratif comme la réunion de trois aspects: l'histoire, qui est l'ensemble des événements racontés; le récit, c'est-à-dire le discours qui les raconte; et la narration, l'acte narratif producteur. Ces termes ont été proposés par Gérard Genette, dans son Discours du récit»
«Le libraire est une satire. [...] Les critiques qui ont travaillé sur la satire s'entendent pour dire que ses limites sont des plus floues et que, outre certains cas plutôt simples, la dimension satirique des textes est difficile à saisir. Comme forme, elle se situe à mi-chemin entre la comédie ou la farce et l'invective, sans qu'il soit possible d'identifier avec précision l'emplacement exact de cette médiane.» (p.184-185)
«Si la lecture du texte satirique s'accomplit dans un renversement des valeurs sociales, la force des réactions du lecteur dépend de son rapport à la société satirisée. L'attitude sera différente selon que le lecteur est ou non directement impliqué par la satire, selon que les valeurs critiquées sont ou non les siennes, attitude oscillant entre une extrême irritation et un rire sarcastique.» (p.189)
«Les communautés interprétatives [de Fish] opèrent en imposant leur conception de la littérature, la façon dont les textes doivent être compris et lus, de même que les stratégies permettant de fixer leur signification. [...] Une communauté interprétative ne doit pas être vue, cependant, comme un regroupement concret d'individus, mais comme une communauté de pensée.» (p.200-201)
«Il est important de comprendre, et j'espère l'avoir montré, comment l'acte de lecture est une appropriation, geste qui impose sa vérité sur le texte et qui, par le fait même, le rend signifiant.» (p.203)
«Il n'y a pas une seule façon de lire, l'acte varie selon les mandats qu'on tente de combler, puisque ce sont eux qui déterminent sa forme. La lecture n'est pas une fin, elle est un moyen, subordonné au but recherché.» (p.216)
«il n'y a pas de perception ou de lecture, sans préconception.» (p.219)
«Pour Fish, tout est toujours déjà préinterprété, il n'y a pas de signification littérale du texte, surtout si, par signification littérale, on entend une signification qui est donnée quel que soit le contexte et quel que soit l'état d'esprit du locuteur ou de l'allocutaire» (p.219)
«Il ne s'agit jamais de choisir entre objectivité et interprétation, mais entre une interprétation implicite et une interprétation qui se reconnaît comme telle.»