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par Roland Barthes 1970
Bref aperçu
Dans cet essai, Barthes fait une lecture commentée de la nouvelle de Balzac, Sarrasine. Il dévoile les mécanismes du texte, il fait, comme il le dit lui-même, l'inventaire des sèmes. Entre les commentaires, le théoriciens y va de nombreux essais, toujours très courts, sur l'écriture et la lecture.
Résumé
Barthes commence par affirmer l'importance de la différence des textes - par opposition à ceux qui cherchaient à souligner les structures communes.
Le scriptible : l'enjeu du travail littéraire, c'est de faire du lecteur, non plus un consommateur, mais un producteur du texte. Le scriptible, c'est le romanesque sans le roman, la poésie sans le poème.
Le lisible : c'est ce qui peut être lu, mais non écrit. Barthes qualifie de « classique » tout texte lisible - parce que ce genre de texte ne laisse pas de place au travail créatif du lecteur.
L'interprétation : interpréter un texte, ce n'est pas lui donner un sens, c'est au contraire apprécier de quel pluriel il est fait.
Un texte totalement pluriel n'aurait aucune structure narrative (toute structure est toujours trop réductrice), ni logique du récit, c'est dire que tous les textes sont incomplètements pluriels, simplement polysémiques.
La connotation est un sens second, dont le signifiant est lui-même constitué par un système de signification premier, qui est la dénotation. La connotation est un outil pour laisser entrevoir le pluriel des textes. Barthes met toutefois en garde de ne pas confondre connotation et association d'idées.
La littérature est une cacographie intentionnelle.
Le signifiant tuteur sera découpé en une suite de courts fragments contigus, qu'on appellera ici des lexies.
La relecture seule sauve le texte de la répétition : ceux qui négligent de relire s'obligent à lire partout la même histoire.
Barthes commente ensuite sa lecture de la Sarrasine de Balzac, phrase par phrase.
Les cinq codes, les cinq voix : voix de l'Empirie (les proaïrétismes), voix de la Personne (les sèmes), voix de la Science (les codes culturels), voix de la Vérité (les herméneutismes), voix du symbole.
Codes herméneutiques : ensemble des unités qui ont pour fonction d'articuler une question, sa réponse, ou de formuler une énigme et d'amener son déchiffrement.
Codes d'action : la proaïrétique, ou faculté de délibérer l'issue d'une conduite. Dans ce texte de Balzac, les proaïtérismes proviennent d'une réserve pratique de menus comportements courants (frapper à une porte, donner un rendez-vous) ou sont prélevés dans un corpus écrit de modèles romanesques (l'Enlèvement, la Déclaration amoureuse, l'Assassinat).
Codes culturels : codes de savoir ou de sagesse auxquels le texte ne cesse de se référer.
Premier sème repéré par Barthes dans l'histoire de Balzac : la féminité.
Premier champ symbolique : l'antithèse (deuxième : la réplique des corps).
Pour Barthes, l'espace du texte (lisible) est en tout point comparable à une partition musicale (classique).
Barthes montre que le classement des personnages selon leur sexe est inefficace. Il les reclasse à partir du champ symbolique de la castration (avoir et/ou être le phallus).
À propos d'un certain passage pour lequel il est impossible d'attribuer l'énonciation à une origine, Barthes note que cette impossibilité est l'une des mesures qui permettent d'apprécier le pluriel d'un texte. Plus l'origine de l'énonciation est irrepérable, plus le texte est pluriel.
Toute description littéraire est une vue. Barthes explique que l'énonciateur, avant de décrire, semble se poster à une fenêtre, non tellement pour bien voir, mais pour fonder ce qu'il voit par son cadre même : l'embrasure ferait le spectacle. Décrire, c'est donc placer le cadre vide que l'auteur réaliste transporte toujours avec lui, devant une collection d'objets inaccessibles à la parole. Pour pouvoir en parler, il faut que l'écrivain transforme d'abord le « réel » en objet peint (encadré).
Barthes note que la beauté se dit, mais ne se décrit pas. Bien au contraire, la laideur se décrit, abondamment : elle seule est « réaliste ».
Les signifiés qui composent le portrait du vieillard castrat : le Vide, l'Inanimé, le Féminin, le Suranné, le Monstrueux, le Riche.
Lorsque des sèmes identiques traversent à plusieurs reprises le même Nom propre et semblent s'y fixer, il naît un personnage. Le personnage est donc un produit combinatoire : la combinaison est relativement stable (marquée par le retour des sèmes) et plus ou moins complexe (comportant des traits plus ou moins congruent, plus ou moins contradictoires); cette complexité détermine la « personnalité » du personnage, tout aussi combinatoire que la saveur d'un mets ou le bouquet d'un vin.
Dans le code herméneutique, dont les termes extrêmes sont la question et la réponse, Barthes note l'abondance de morphèmes dilatoires : le leurre (sorte de dévoiement délibéré de la vérité), l'équivoque (mélange de vérité et de leurre qui, bien souvent, en cernant l'énigme, contribue à l'épaissir), la réponse partielle (qui ne fait qu'irriter l'attente de la vérité), la réponse suspendue (arrêt aphasique du dévoilement) et le blocage (constat d'insolubilité). La variété de ces termes témoigne bien du travail considérable que le discours doit accomplir s'il veut arrêter l'énigme, la maintenir en état d'ouverture.
La présence, dans l'arrière-plan du roman, de personnages historiques célèbres, tels que Napoléon, donnent au romanesque le lustre de la réalité, non celui de la gloire : ce sont des effets superlatifs de réel.
À propos du lisible, Barthes remarque une peur obsessionnelle sous-jacente : celle d'omettre une jointure. C'est la peur de l'oubli qui engendre l'apparence d'une logique des actions : les termes et leur liaison sont posés de façon à se rejoindre, à se redoubler, à créer une illusion de continue. Par exemple, on fait d'abord entrer le personnage, puis on le fait parler, puis on le prépare à partir, on dit qu'il part, puis on le fait sortir de la pièce.
S/Z : Barthes donne son interprétation de la présence du S dans SarraSine (personnage principal de la nouvelle de Balzac, dont le nom aurait dû s'écrire SarraZine). Le Z est une lettre de castration, par sa graphie déchirante et son son ; il figure bien dans Zambinella (nom du castra). S et Z étant dans un rapport d'inversion graphique, Sarrasine contemple en Zambinella sa propre castration.
Zambinella chante. Lorsque Sarrasine entend le castra chanter pour la première fois, il éprouve une sensation de plaisir si grande, qu'il doit quitter le théâtre. Bien qu'il soit assez clair, comme le montre Barthes, qu'il s'agit d'un orgasme et d'une éjaculation, l'approche euphémisante que prend Balzac laisse la place à une interprétation plus chaste. Barthes commente : « Certains diront que la scène du théâtre telle qu'elle est racontée par l'auteur possède le privilège de la littéralité et constitue donc la vérité, la réalité du texte ; la lecture de l'orgasme sera donc à leurs yeux une lecture symbolique, une élucubration sans garantie. Rien que le texte, le texte seul : cette proposition a peu de sens, sinon d'intimidation : la littéralité du texte est un système comme un autre : la lettre balzacienne n'est en somme que la transcription d'une autre lettre, celle du symbole : l'euphémisme est un langage. Au vrai, le sens d'un texte ne peut être rien d'autre que le pluriel de ses systèmes. »
Au sortir du théâtre, Sarrasine va s'appuyer le dos contre une colonne, sur les marches d'une église. Barthes fait ressortir différentes interprétations, selon des codes divers : psychologique (l'esprit reprend ses droits), chrétien (tristesse de la chair, refuge auprès d'une église), psychanalytique (retour à la colonne-phallus), trivial (repos post coïtum).
D'un point de vue critique, il est aussi faux de supprimer le personnage que de le faire sortir du papier pour en faire un personnage psychologique (doté de mobiles possibles): le personnage et le discours sont complices l'un de l'autre : le discours suscite dans le personnage son propre complice.
Le nom propre permet à la personne d'exister en dehors des sèmes (Sarrasine = turbulence, don artistique, violence, excès, etc.), dont cependant la somme la constitue entièrement.
Examen critique
Le texte de Balzac, auteur réaliste, laisse peu de liberté, peu de place au lecteur « créateur de texte ». En choisissant cette oeuvre, Barthes est donc contraint d'expliquer, non pas vraiment sa lecture - qui est complètement encadrée par Balzac - mais le fonctionnement de l'oeuvre, sa structure, ses rouages. Barthes révèle le rôle de chacune des composantes (phrases ou passages) du texte, il montre comment le lecteur est manipulé, mais il nous apprend bien peu de chose sur sa façon à lui de combler les vides sémantiques, étant donné la quasi absence de vides sémantiques.
Paradoxalement, le texte de Barthes, par sa nature complexe, riche d'une science et d'un savoir qui ne se laisse pas facilement posséder, accorde bien davantage de place au lecteur que le texte qu'il explique. En d'autres mots, la part d'interprétation du lecteur est plus grande dans le texte explicatif de Barthes - qui devrait pourtant être vulgarisé et clair pour être vraiment explicatif - que dans la prose balzacienne.
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