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Quelques passages exemplaires

Les grands auteurs de la littérature construisent parfois des phrases ou des passages entiers qu'il fait bon lire et lire encore, et qu'on voudrait avoir composés soi-même. Nous devrions tous tenir un répertoire de ces passages les mieux « ficelés » afin de pouvoir facilement s'y référer pour en prendre exemple. Voici le mien :


Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, p.20-21

«Au demeurant, rien ne pouvait attirer davantage l'équipage d'un navire passant au large de l'île que l'épave de la Virginie, toujours en équilibre sur son roc, évidente et navrante, avec ses filins qui pendaient de ses mâts brisés, mais propre à exciter la convoitise de n'importe quel bourlingueur du monde. Robinson pensait aux armes et aux provisions de toute sorte que contenaient ses flancs et qu'il devrait bien sauver avant qu'une nouvelle tempête ne balayât définitivement l'épave. Si son séjour dans l'île devait se prolonger, sa survie dépendrait de cet héritage à lui légué par ses compagnons dont il ne pouvait plus douter à présent qu'ils fussent tous morts.»


Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude, p.399-400.

«Bien qu'il [Gaston] eût au moins quinze ans de plus que son épouse, ses goûts juvéniles, sa vigilante détermination à la rendre heureuse, ajoutés à ses qualités de bon amant, compensaient cette différence d'âge. En fait, ceux qui voyaient ce quadragénaire aux façons circonspectes, avec sa cordelette de soie autour du cou et sa bicyclette de cirque, n'auraient pu imaginer qu'il avait signé avec sa jeune épouse un pacte d'amour éperdu, ni qu'ils cédaient ensemble à cette attirance réciproque dans les endroits les moins indiqués, là où les surprenait l'inspiration, ainsi qu'ils avaient fait depuis le jour de leur première rencontre, avec une passion que le cours du temps et les circonstances chaque fois plus insolites rendaient de jour en jour plus profonde et plus riche.»


Guy de Maupassant, «Marroca», Mlle Fifi, p.45-46

«Sache qu'ici on aime furieusement. On sent, dès les premiers jours, une sorte d'ardeur frémissante, un soulèvement, une brusque tension des désirs, un énervement courant au bout des doigts, qui surexcitent à les exaspérer nos puissances amoureuses et toutes nos facultés de sensation physique, depuis le simple contact des mains jusqu'à cet innommable besoin qui nous fait commettre tant de sottises.
Entendons-nous bien. Je ne sais pas si ce que vous appelez l'amour du coeur, l'amour des âmes, si l'idéalisme sentimental, le platonisme enfin, peut exister sous ce ciel; j'en doute même. Mais l'autre amour, celui des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est véritablement terrible en ce climat. La chaleur, cette constante brûlure de l'air qui vous enfièvre, ces souffles suffocants du sud, ces marées de feu venues du grand désert si proche, ce lourd sirocco, plus ravageant, plus desséchant que la flamme, ce perpétuel incendie d'un continent tout entier brûlé jusqu'aux pierres par un énorme et dévorant soleil, embrasent le sang, affolent la chair, embestialisent.»


Franz Kafka, L'Amérique, p.225-226

« N'es-tu pas heureux, dit Thérèse qui était restée près de lui, que tout se soit si bien terminé?
- Oh si! dit Karl en lui souriant, mais sans savoir pourquoi il devait être heureux qu'on le renvoyât comme un voleur.
Les yeux de Thérèse resplendissaient de la plus pure joie, comme s'il lui était parfaitement indifférent que Karl eût commis un crime ou non et qu'il eût été jugé justement ou non, pourvu qu'il s'en tirât enfin, que ce fût avec honte ou honneur. Et c'était Thérèse qui se comportait ainsi, elle qui était si scrupuleuse pour ses propres affaires et retournait pendant des semaines dans son esprit le moindre mot un peu ambigu de la cuisinière en chef! Il lui demanda intentionnellement: "Tu vas faire ma cantine et me l'expédier tout de suite?" et il hocha involontairement la tête d'étonnement en voyant le naturel avec lequel Thérèse s'accommodait de la question ; elle était si convaincue qu'il y avait dans la cantine des choses qu'il fallait cacher à tous les yeux que, sans même regarder Karl ni lui tendre la main, elle lui chuchota seulement: "Évidemment, Karl, tout de suite", et déjà elle était partie.»


Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, p.88-91.

«Au moment où je l'ai connue, dans l'épanouissement de ses dix-sept ans, Brigitte Bardot était vraiment immonde. D'abord elle était très grosse, un boudin et même un surboudin, avec divers bourrelets disgracieusement disposés aux intersections de son corps obèse. Mais eût-elle même suivi pendant vingt-cinq ans un régime amaigrissant de la plus terrifiante sévérité que son sort n'en eût pas été notablement adouci. Car sa peau était rougeâtre, grumeleuse et boutonneuse. Et sa face était large, plate et ronde, avec de petits yeux enfoncés, des cheveux rares et ternes. Vraiment la comparaison avec une truie s'imposait à tous, de manière inévitable et naturelle. [...] Toute échappatoire lui était donc interdite. Elle ne pouvait qu'assister, avec une haine silencieuse, à la libération des autres ; voir les garçons se presser, comme des crabes, autour du corps des autres ; sentir les relations qui se nouent, les expériences qui se décident, les orgasmes qui se déploient ; vivre en tous points une autodestruction silencieuse auprès du plaisir affiché des autres. Ainsi devait se dérouler son adolescence, ainsi elle se déroula : la jalousie et la frustration fermentèrent lentement, se transformant en une boursouflure de haine paroxystique.»


Henry James, Les ailes de la colombe, p.60.

«Il [Merton Densher] demeura longtemps - un quart d'heure lui sembla-t-il - seul au salon; et tandis que tante Maud le faisait attendre, et attendre encore, tandis qu'observation et réflexion l'assaillaient, il se demandait ce qu'on pouvait espérer d'un être capable de traiter ainsi les autres. Cette visite, cette heure avaient été choisies par elle, si bien que son délai faisait sans doute partie d'un plan général tendant à l'intimider. Cependant, tout en marchant de long en large, en recevant le message de ses meubles ornés, tout ce qu'exprimaient ses empreintes et ses emblèmes, il ne doutait plus de la gêne qu'il se préparait à ressentir. Il se heurta à la pensée qu'il ne pouvait s'appuyer sur rien, et que c'était la plus grande humiliation qu'un homme fier pût subir dans une juste cause. Il n'avait jamais, jusqu'alors, senti aussi clairement qu'il ne faisait aucun effet; littéralement pas le moindre; et là, autour de lui, tout semblait en faire tellement; tant les énormes et lourds objets qui racontaient l'histoire de son hôtesse s'affirmaient de façon presque anormale, et se dressaient agressivement.»


Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur, p.47.

«Les plaisirs du coupe-papier sont des plaisirs tactiles, acoustiques, visuels - et plus encore mentaux. Pour avancer dans la lecture, il faut d'abord un geste qui attente à la solidité matérielle du livre, pour donner accès à sa substance incorporelle. Pénétrant entre les pages par en dessous, la lame remonte vivement, ouvre une fente verticale par une succession régulière de secousses qui attaquent une à une les fibres et les fauchent - avec un crépitement amical et gai, le papier de qualité accueille ce premier visiteur, annonce que d'innombrables fois tourneront les pages, poussées par le regard ou par le vent -; la pliure horizontale oppose une résistance plus grande, surtout quand elle relie huit pages, parce qu'elle exige un incommode mouvement à rebours - le son, là, est celui d'une déchirure étouffée, avec des notes plus sourdes. Le bord dentelé des pages révèle un tissu filamenteux; un frison subtil - une barde - s'en détache, agréable à l'oeil comme de l'écume sur la crête d'une vague. S'ouvrir un passage dans la barrière des pages au fil de l'épée, voilà qui va bien avec l'idée d'un secret caché dans les mots: tu te fraies un chemin dans ta lecture comme au plus touffu d'une forêt.»


Jean-Christophe Rufin, Rouge Brésil, p.208.

«C'était une imprudence, bien sûr. Mais il est des plaisirs auxquels on se laisse entraîner parce que les refuser serait commettre un crime contre soi-même. Lorsque Colombe se sentit entourée par les femmes indiennes, caressantes, éclairées de rires et tout empressées d'un babil qu'elle comprenait sans en saisir pourtant les mots, elle ne chercha ni à leur résister ni à les démentir: elle avait l'impression d'être délivrée d'un fardeau. Un instant plus tôt, elle était encore indifférente à son travestissement d'homme, si bien dressée à ne pas se dire femme qu'elle n'était même plus sûre de vraiment l'être. Pourtant, son corps s'était transformé durant la traversée et il avait fallu la diète forcée du bateau pour ne pas lui donner son ampleur d'adulte. Le régime de l'île avait rompu cette digue et elle prenait des rondeurs que cachaient à peine ses hardes. Il suffit que les Indiennes l'entraînassent avec elles pour qu'apparut aux soldats ce que seule l'habitude ne leur avait pas permis de remarquer. Le Balte et sa turme virent avec un mélange en part égale d'admiration et d'épouvante paraître aux yeux de tous, sa pauvre veste ôtée sans résistance, les deux seins tendus de Colombe, qui ne devaient plus rien à l'enfance.»


Marie Ndiaye, Rosie Carpe, p.122.

«- Je le ramène quand ça me chante, se plaisait à dire Max, assuré de son bon droit.
Et Rosie ne pouvait que se taire et le regarder calmement emmener Titi, précédé de la femme, menue, vive, sûre d'elle, qui manifestait à l'enfant de Rosie Carpe un intérêt clinique, comme si elle avait été elle-même chargée de vérifier que Rosie s'occupait bien de lui à présent qu'il avait été prouvé que cela n'avait pas toujours été le cas. La femme de Max examinait Titi d'un oeil direct et suspicieux. Max, lui, interrogeait: combien de biberons Rosie avait-elle donnés à l'enfant? Les avait-il bus en entier? Avait-il bien dormi? Et Rosie ne pouvait que répondre précisément et posément, consciente de son insuffisance, sachant qu'il lui fallait se racheter. Elle ne pouvait que sourire, en passant de temps en temps la main sur son front, d'un sourire poli, modeste, plein de bonne volonté, à Max qui, lui, ne lui souriait plus, car il ne lui devait plus rien. C'était elle, Rosie Carpe, qui avait maintenant à témoigner de ses capacités, à implorer tacitement quelque forme indéfinie de pardon. Elle se sentait vaste, floue, sans grâce.»