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Lecture d'une nouvelle

La nouvelle qui suit a été publiée en recueil en 1997 dans Quelques brins d'herbe sur une tombe (aux éditions Le Nordir).

 Le texte intégral d'une nouvelle de Luc Gauthier-Boucher

Une impasse parmi tant d'autres

Alain travaille pour une petite compagnie de taxis qui compte quatre voitures. II est chauffeur depuis plus de huit mois dans un village au nord de l’Outaouais, à une centaine de kilomètres du centre urbain où il ne va presque jamais. II ne descend vers la grande ville que s’il y est obligé. II déteste Gatineau, Hull, Ottawa. Le dynamisme de ces endroits l’effraie ; le réseau routier y est trop complexe et les voitures trop nombreuses. Alain est né dans un village et il mourra dans un village, que ce soit celui-ci, où il vient de s’installer, ou un autre tout semblable. II demeure rarement plus de trois ans au même endroit, mais il a l’intention de finir ses jours là où il se mariera. Pour l’instant cependant, il est encore célibataire et sans petite amie en vue. Néanmoins, quelque chose lui dit qu’il ne quittera plus ce village-ci. Cette perspective de stabilité le réjouit.

  Comme Alain est le plus jeune employé de madame Lebrun, en ancienneté mais aussi en âge, il se voit attribuer la majorité des quarts de travail de nuit, c’est-à-dire ceux qui n’intéressent pas ses collègues. II n’a pas le choix. C’est cela ou un travail dans la grande ville. Alors c’est cela. De toute manière, personne ne l’attend à son appartement, pas même un animal ; son nouveau rythme de vie ne fait donc pas de malheureux, si ce n’est lui-même. Encore que « malheureux » soit un bien grand mot ; disons seulement qu’Alain préférerait travailler le jour et dormir la nuit, comme tout le monde. II aurait au moins plus de chances de rencontrer une fille qui lui convienne, au lieu de ces filles de bars au langage vulgaire qu’il reconduit parfois jusque dans leur lit. Par ailleurs, on dirait qu’il ne s'habitue pas à la vie nocturne, même après des mois de pratique. Son corps reste continuellement fatigué, son esprit s’embrouille facilement. II va falloir qu’il prenne des vacances ; mais comment négocier cela avec madame Lebrun, elle qui n’accorde jamais rien de plus que ce qui est prévu ?

  Les vingt-quatre dernières heures ont été particulièrement éprouvantes. Alain a mal dormi à cause du bruit chez ses voisins. II a beau se dire que son quart de travail achève, qu’il posera bientôt la tête sur son oreiller, les heures semblent s’allonger. Minuit. Une heure. Deux heures. Deux heures vingt-cinq. Deux heures trente. Le temps piétine. Affaissé derrière le volant de sa grosse voiture, Alain s’impatiente. II se sent prisonnier de son véhicule et esclave de ses clients. Son siège rembourré n’offre déjà plus aucun confort ; il a mal aux fesses, au dos. Sa ceinture de sécurité l’agace, lui donne chaud et irrite la peau de son cou. Des engourdissements se propagent dans ses jambes et dans ses bras, jusqu’au bout des doigts. L’espace lui manque. C’est un homme membru, de trop forte taille pour être ainsi confiné dans une automobile pendant des heures. Ce métier n’est pas pour lui. Ce soir, plus que jamais, il voudrait être ailleurs ; et il en veut à la voix nasillarde du récepteur radio qui vient interrompre ses assoupissements pour lui communiquer l’adresse d’un client à prendre.

  On ne sait jamais à quel genre de client on aura affaire, cela est particulièrement vrai la nuit. II est étonnant de constater à quel point l’absence de lumière change le comportement des gens, comme si l’obscurite ramenait l’homme civilisé un pas en arrière, vers la bestialité. II faut être prudent, car même dans un petit village, on ne connaît pas tout le monde. Alain lit les joumaux, il sait qu’il existe des individus capables de crimes répugnants et gratuits. II sait que ces individus en fuite ce réfugient souvent loin de la ville, dans des villages comme le sien. Mais comment les reconnaître ? Ils n’ont tout de même pas leurs intentions diaboliques d’inscrites dans le front. Alors on prend une chance et on reste sur ses gardes. Lorsqu’un client étrange, voire suspect, monte à bord de sa voiture, Alain réoriente son rétroviseur de manière à pouvoir l’observer. Mais il ne voit pas tout. Aussi supporte-t-il très mal d’avoir dans le dos un gaillard qu’il ne connaît pas. Heureusement, cela se produit de plus en plus rarement, car au fur et à mesure que passent les mois, Alain se familiarise avec les gens de la localité.

  Trois heures. Alain se réveille en sursaut. Vient-il juste d’entendre la voix du haut-parleur ou a-t-il rêvé ? Il attend deux minutes... La radio reste muette, il a dû rêver. Il se frotte les yeux et constate que son visage est huileux. Il a chaud. Son corps est couvert en entier d’un suintement gras, inconfortable ; ses mains moites laissent sur le volant le sébum onctueux de ses doigts. Alain ressent vivement le besoin de se doucher. Plus tôt, il a eu faim, mais sa faim s’est estompée, s’est confondue petit à petit avec sa fatigue. Il n’en peut plus. Il se décide à partir. Il annonce sa décision au répartiteur et met un terme aux communications. Se laver, manger et dormir : voilà à présent ses seules préoccupations.

  La joumée maussade a laissé son ciel nuageux à la nuit ; ni lune ni étoiles n’apparaissent, tout est noir. Alain conduit lentement, le regard fixe et trouble, la pensée stagnante. La somnolence l’enjôle, il n’oppose qu’une résistance passive qui, d’ailleurs, s’effrite davantage à chaque battement de paupières. Son souffle, profond et bruyant, résonne dans l’air avec toute la nonchalance d’un ronflement; il est sur le point de s’endormir à nouveau... Et la voiture commence déjà à dériver sur la gauche, dans l’autre voie, lorsqu’une femme venue de nulle part, comme surgie du néant, le prie, dans un geste empressé, de s'arrêter. Par réflexe, uniquement par réflexe, Alain s’immobilise sur le côté de la route. Il peut encore repartir, d’un coup, en faisant crisser les pneus de sa voiture, mais cette façon d’agir lui est si peu naturelle qu’il ne s’y arrête pas. Trop tard ! se dit-il, le geste est posé ! II devra faire une dernière course avant de rentrer, mais une seule et dernière.

  Pendant que la dame monte à bord, Alain ferme les yeux et prend quelques secondes pour essayer de se calmer, pour se convaincre qu’elle n’y est pour rien, qu’elle n’a pas à subir sa mauvaise humeur. II se remet en route sans parler et avant qu’elle ait dit un seul mot. Elle ne tarde pourtant pas à dévoiler sa destination: « Au cimetière, s’il vous plaît, rue Ève. »

  En bon chauffeur qui est allé partout, Alain n’a d’abord aucune réaction. II continue de rouler comme si de rien n’était et sans modifier sa trajectoire car, par hasard, il se dirigeait déjà dans la bonne direction. Puis, le temps continuant de s’écouler, il ne paraît plus à propos de s’exclamer, de questionner ou même de simp1ement faire répéter. De toute façon, la dame a bien articulé ; elle a parlé d’une voix naturelle, si claire et si assurée qu’il semble injustifié d'être surpris. Pourtant Alain ne l’est pas à moitié. « Au cimetière ? À cette heure-ci ? C'est presque impossible ! » se dit-il. Alors il risque un petit commentaire, sans chercher à paraître indiscret : «Vous savez que le cimetière n’est pas éclairé la nuit ?» Elle ne lui répond pas. « C’est bien là que vous allez, n’est-ce pas ? » ajoute-t-il. Elle demeure d’abord silencieuse, puis elle répète : « C’est bien là que nous allons. »

  Assez étrangement, Alain ne se sent plus fatigué du tout. Son esprit s’est mis en état d’alerte. II sait qu’il n’a rien à craindre d’un cimetière, mais il est beaucoup moins sûr de sa cliente. Qui peut-elle bien être ? Que va-t-el1e faire là-bas? Pendant quelque temps, il cherche à découvrir son visage dans le rétroviseur. Mais la dame, toute vêtue de noir, porte aussi un voile qu’elle garde baissé. Il s’agit d’une tenue peu courante par ici, même pour une femme en deuil. Cela signifierait-il qu’elle vient d’ailleurs ? Peut-être. Pourtant elle n’a pas d’accent particulier. Du reste, il est vrai qu’elle n’a pratiquement rien dit. Le chauffeur voudrait la faire parler un peu plus, alors il lui fait une offre : « Si vous le désirez, je peux vous attendre pour vous ramener. J’imagine que vous ne resterez pas longtemps là-bas... » La réponse ne se fait pas attendre: « Non merci, ça ira. » La voix ne manque ni de douceur ni de fermeté, mais c’est une voix sans âge, pouvant appartenir aussi bien à une fille de vingt ans qu’à une femme de cinquante. Alain n’est donc guère plus avancé, sauf qu’il sait à présent qu’il n’aura pas à attendre sur place. Mais cela ne le rassure pas, au contraire ; quel type de femme voudrait passer une nuit dans un cimetière aussi isolé ? Il faut qu’elle soit folle; et si c’est le cas, elle est peut-être aussi dangereuse...

  Au-delà des dernières maisons, l’obscurité devient dense, presque visqueuse comme un fluide. Dans son rétroviseur, le chauffeur ne voit plus rien ; son ouïe reste désormais le seul moyen qu’il ait d’anticiper une attaque. Il épie les moindres mouvements de sa passagère, se prépare à réagir, à esquiver un coup ; mais sa ceinture de sécurité le gêne, l’empêche de se débattre librement. Dans son trouble, il ne pense même pas à la détacher. Soudain il tourne un peu la tête pour tendre l’oreille, croyant avoir perçu une respiration haletante ou un sanglot, mais il se trompe. Rien. Rien n’émane de cette femme mystérieuse, pas un soupir, pas un souffle.

  Le terrain qui sert de cimetière aux villageois a été choisi, au début du siècle, pour ses atouts géographiques. Comme il est situé en retrait, assez loin des habitations et des routes fréquentées, il baigne en permanence dans une sorte de tranquillité mystique. On l’apprécie pour ce calme et cette sérénité. Le terrain offre en effet aux parents et amis des trépassés un lieu parfait pour se recueillir, une enceinte cloîtrée par des massifs d’arbres, plus silencieuse et plus retranchée qu’un sanctuaire antique. Il est délimité, sur les côtés, par une forêt dense et, au fond, par une étendue marécageuse, bourbeuse à l’année ; si bien que l’on n’a accès au site que par 1’unique rue qui y mène, la rue Ève, une impasse qui se termine tout juste au pied de la grille métallique qui marque l’entrée du cimetière. C’est justement cette grille noire que le chauffeur aperçoit en ce moment dans l’éclairage concentré de ses phares. Le taxi ralentit et finit par s’immobiliser. La course est terminée.

  Alain a réfléchi et il est résolu : si sa passagère n’a pas l’argent pour payer, il la laisse partir sans essayer de la retenir ni lui faire le moindre reproche, car on ne sait jamais comment pourrait réagir une pareille excentrique si elle était contrariée. Mieux vaut ne pas courir de risque inutile. Mais avant même qu’il réclame son dû, le chauffeur reçoit d’une main gantée à demi refermée le montant exact couvrant les frais de la course, une somme qui semblait toute prête d’avance. La dame sort tout de suite et disparaît, sans laisser voir son visage. Alain se retrouve alors seul ; il reste immobile, à écouter le ronronnement de son moteur et à se demander s’il n’a pas rêvé. Mais l’argent qu'il tient est bien réel.

  Pendant ce temps, les phares continuent d’éclairer le cimetière. De l’autre côté de la grille, on aperçoit les premiers rangs de pierres tombales et quelques couronnes de fleurs. Au centre du terrain, presque à la limite de la zone éclairée, se détache en une ombre opaque la forme régulière d’une construction plus imposante. Il s’agit du caveau ou l’on place les cercueils durant l’hiver, en attendant que le printemps vienne dégeler la terre; à cette période-ci de l’annee, il est vide. Or c’est précisément devant le caveau que la dame à la robe noire réapparaît soudainement. Alain la voit ouvrir la porte du petit bâtiment et y entrer. L’espace d’un instant, il croit déceler une faible lueur à l’intérieur du caveau, mais la porte se referme aussitôt, laissant le chauffeur incertain de ce qu’il a vu. Le cimetière reprend ensuite une immobilité parfaite que seul Alain peut qualifier de trompeuse, car lui seul sait que l’endroit abrite désormais une créature animée.

  Puis les minutes continuent de s’écouler et le taxi ne repart toujours pas. Quelque chose semble retenir le chauffeur sur place, peut-être un mélange de curiosité et de suspense, mais peut-être aussi autre chose... Quoi qu’il en soit, au bout d’un moment, Alain se rend compte qu’il vient de descendre de son véhicule et qu’il marche d’un pas volontaire dans l’allée qui mène au caveau. Il en est le premier surpris. Il n’a pas eu a décider, il n’a pas eu a réfléchir, il a agi comme un homme sous hypnose. Il regarde derrière lui, la portière de la voiture est toute grande ouverte, mais il ne se souvient pas de l’avoir vue s’ouvrir. Il n’arrête pourtant pas de marcher, le contact de l’air frais lui donnant de l’assurance. Il se dit que s’il ne va pas au bout de cette histoire, s’il n’en découvre pas la clé, il restera à jamais hanté par cette nuit et par cette femme. Il accélère donc sa marche en signe de détermination. Il approche de biais, comme un voleur, et prend un certain plaisir à se sentir pour une fois le prédateur plutôt que la proie ; car, dans l’enthousiasme de sa manoeuvre, il est bien persuadé que personne ne le sait là.

  Le voilà maintenant devant le caveau. Il attend un peu, le temps de reprendre son souffle, puis il place son oreille près de la porte. Alain entend alors une sorte de chuchotement, comme une respiration langoureuse. Quelqu’un se lamente, de douleur ou de plaisir, ce n’est pas clair. Des paroles sont aussi prononcées, mais elles restent insaisissables de l’extérieur. Puis une voix au timbre masculin se fait entendre, une voix qui ne prononce distinctement que quelques mots avant de redevenir incompréhensible: « Viens, ma belle, viens... » La dame est donc en compagnie d’un homme. Cela ne surprend pas vraiment Alain qui se doutait bien qu’une femme ne fréquenterait jamais ces lieux toute seule, qu’il devait y avoir une autre personne impliquée dans cette aventure. Cette découverte le rassure puisqu’elle va dans le sens de la normalité, ou du moins dans le sens du prévisible. Elle permet également la formulation d’une hypothèse simple pour résoudre l’ensemble de l’énigme : la femme est venue rejoindre ici son amant pour se donner à lui en toute tranquillité. Les sons qui parviennent à Alain en ce moment appuient ce scénario. Certes, il n’y a pas de meilleur endroit ni de meilleure heure pour s’assurer d'une intimité complète, mais quel couple étrange peut s’adonner à de pareilles excentricités ? Qui peut s’accommoder d’un lieu aussi morbide pour pratiquer l’amour ? Alain ne possède pas toutes les réponses. II arrive néanmoins à se convaincre que le partenaire de la dame doit être de ceux qui fréquentent régulièrement 1’endroit, un homme sur qui les tombes et les morts n’ont plus aucun effet. Ce pourrait être le fossoyeur ou le jardinier, enfin quelqu’un pour qui le cimetière est un lieu de travail ordinaire. L’habitude a cette formidable capacité d’exorciser les espaces les plus ténébreux, L’enfer y compris.

  Sur cette dernière réflexion rassurante, le chauffeur rebrousse chemin ; il ne désire pas écouter plus longtemps les ébats amoureux du couple, il n’a pas cette sorte de curiosité. Son pas est plus léger, sa tension nerveuse s’est relâchée, il sourit même un peu ; il croit vraiment avoir découvert le secret de la dame. Il se dit surtout qu’il a bien fait de ne pas céder au sentiment de panique que faisaient naître en lui son imagination et les circonstances de l’affaire. En somme il se considère assez fier de lui. Mais tout cela ne dure pas. Dès qu’il arrive à sa voiture, Alain comprend que sa version des faits n’est sans doute pas la bonne et que son histoire, loin d’être finie, ne fait peut-être que commencer... Son coeur s’arrête un instant avant de se lancer dans une course folle. Il aperçoit sa ceinture de sécurité qui est encore attachée.

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