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Description du projet de doctorat

Bref aperçu

Influent malgré lui: le lecteur au centre de la création littéraire. Une perspective d'auteur.

Thèse en création.


1. Sujet de la thèse

Notre époque valorise beaucoup la polysémie: soit qu'on la mette en lumière, ainsi que le font les spécialistes de littérature, soit qu'on la pratique, comme dans nombre de publicités contemporaines où l'on mise sur le flou du message pour intéresser le public. Loin d'être reprochée à un auteur, la polysémie fait figure de richesse littéraire: un texte polysémique n'est plus considéré comme un texte qui manque de clarté, mais comme une "oeuvre ouverte" qui fait confiance à l'imaginaire et à l'intelligence du lecteur.

Le lecteur prend donc une importance considérable. Car si le texte fournit le matériel, c'est au lecteur que revient la tâche (et l'honneur) de construire le sens. Après le règne du texte tout-puissant, qui a succédé à celui de l'auteur tout-puissant, nous sommes maintenant bien engagés dans le règne du lecteur tout-puissant.

Dans ce contexte, comment s'écrit un roman de nos jours? Quelle influence exerce l'image du lecteur sur le texte qui se constitue? Comment l'auteur va-t-il mettre en scène sa subjectivité? Doit-il se méfier d'être trop explicite, trop présent? Va-t-il craindre d'empiéter sur le territoire du lecteur?

Je propose d'examiner le point de vue de l'auteur en cours de création, pour faire ressortir la place du lecteur et son influence actuelle dans la genèse d'un roman.


2. État de la question

Bien que nombre de théoriciens, d'écrivains et de commentateurs aient produit au cours de l'histoire des réflexions intéressantes sur la lecture, c'est vraiment vers la fin des années soixante qu'a commencé à s'organiser ce champ de réflexion.

En trente ans, les théoriciens ont construit un savoir qui s'est développé suivant deux mouvements distincts: d'une part, les théories de la réception, avec comme chef de file H.R. Jauss; d'autre part, les théoriciens de l'effet, qui doivent beaucoup aux contributions de W. Iser et de U. Eco. Le premier mouvement, axé sur la réception, englobe les approches philosophiques ainsi que les études empiriques qui portent sur des lecteurs en chair et en os, ou sur l'ensemble d'une société. Le second mouvement, plus abstrait, cherche dans le texte les traces du lecteur considéré comme phénomène textuel. Les deux mouvements abordent nécessairement la lecture comme une activité d'interprétation des signes, mais au premier on a commencé à reprocher ses vices méthodologiques et au second son assujettissement au texte. Les théories de la lecture ont désormais acquis assez de profondeur pour générer leur propre auto-critique.

Les réflexions sur la lecture ont pris un élan nouveau depuis que l'on a commencé à remettre en cause l'idée voulant que le texte littéraire soit autosuffisant. On s'éloigne donc lentement de l'idée d'un pseudo-lecteur inhérent au texte pour se rapprocher du lecteur réel et de ses processus de lecture: à cet égard, la recherche en psychologie cognitive connaît des développements prometteurs dont les théoriciens devront tenir compte.

Il reste que la plupart de ces approches prennent le texte à lire comme un objet donné, un acquis préalable à la réflexion sur la lecture. La perspective de l'auteur suggérée ici constitue donc une avenue originale.


3. Projet de création

Rédaction d'un roman qui joue sur les conventions romanesques en s'inspirant d'une esthétique post-moderne. Une fausse intrigue, court-circuitée à mi-roman, devrait forcer le lecteur à s'interroger sur le moteur réel de l'histoire. Une succession de héros ou de figures dominantes enchevêtrées visera à interdire au lecteur de s'identifier avec un personnage en particulier. En outre, l'intégration au récit d'éléments plus ou moins plausibles appellera une remise en question des grilles de lecture préfabriquées: s'agit-il d'une histoire réaliste? fantastique? sarcastique? idéologique? Le défi consistera à faire tenir ensemble, de manière apparemment naturelle, des éléments divergents qui empêchent le lecteur de décider d'une interprétation assurée.



Planification du travail

Janvier à juin 2006 - Finir la rédaction de la thèse et du roman.

- Dépôt de la thèse (150 pages de théorie à double interligne + un roman de 250 pages à simple interligne).

Automne 2006 - Défense de la thèse.

- Retouches au roman avant publication.



Plan de la thèse

- PARTIE THÉORIE - 150 pages

Introduction : Écrire pour être lu

L’auteur prend la plume et définit son projet - la place du lecteur dans la conception de l’œuvre - la perspective d’auteur mise en place - énoncé du projet et présentation du roman

Chapitre 1 : Les attentes pressenties

Les lecteurs et leurs attentes - typologie des lecteurs et des lectures - « horizon d’attente » de Jauss - les indices du paratexte (titre, format du livre, éditeur, genre annoncé, signature de l’auteur) - les instances normatives ou « communautés interprétatives » de Stanley Fish

Chapitre 2 : La mimèsis fragilisée

La doctrine classique de l’imitation, d’après Alexandre Gefen (La Mimèsis, 2002) - le chapitre premier du roman sapant la crédibilité du réalisme du récit - plonger le lecteur dans un état de perplexité - mise en place du contexte en relation avec le « répertoire » d’Iser - l’illusion référentielle de Barthes - l’importance de l’amorce

Chapitre 3 : Performance du langage

La forme et le style au service de la lecture - la mémoire du lecteur et les processus de décodage de base - principes de pertinence et de moindre effort de traitement - phénomènes d’anticipation spontanée - déjouer les processus d’automatisation - le français comme langage de programmation du cerveau-ordinateur

Chapitre 4 : La place faite au lecteur

Les lieux d’indétermination - l’imagination du lecteur - la polysémie - ironie et complicité - l’ambiguïté au service de l’intrigue - là où taire n’est pas mentir - lire pour progresser ou s’arrêter pour réfléchir : le rythme ou la vitesse d’entraînement

Chapitre 5 : Les limites de l’élan initial

La recherche d’un sens - la quête d’une intention (l’intention de l’auteur) - le fil conducteur de l’intrigue - la tension ou la « logique érotique de la Narration » de Barthes - l’interprétation au service de l’anticipation - la progression remise en question - essoufflement du lecteur - la syntaxe du récit

Chapitre 6 : Être de son temps

Le postmodernisme - le pouvoir des thèmes en vogue - le cinéma et le publicitaire - le mythe bureaucratique et la légende urbaine - les approches actuelles portant sur le lecteur

Chapitre 7 : [chapitre réservé pour les réflexions à venir]

Chapitre 8 : L’art fauteur de troubles

Le jeu de la création - les dérapages contrôlés - les paradigmes d’interprétation (ou grilles de lecture) - la comparaison entre le récit fictif et le virus informatique - les répercussions dans l’esprit de l’autre - le désir de puissance de l’auteur

Conclusion : Être son propre lecteur

La lecture à haute voix - les amis - le lecteur modifiant son oeuvre - l’instinct d’abord - la magie au lieu de la théorie - l’avenir de la réflexion sur le lecteur - le plaisir du texte selon Barthes



- PARTIE CRÉATION - Roman de 250 pages

Du sang neuf et de l’eau

Synopsis : Cinq jeunes universitaires sont recrutés par le gouvernement fédéral. Ils font partie de la vague de nouveaux employés de la fonction publique, après dix longues années de gel de l’embauche. Deux visions du monde se rencontrent : celle des employés de longue date, celle des jeunes nouveaux. Cette rencontre met en lumière de quelle manière les attentes d’une communauté donnée décident de son organisation interne. La problématique du point de vue, essentielle aussi à l’esthétique de la réception, est au centre du roman.

Intrigue : Elle se divise en quatre composantes distinctes intégrées au récit global. Le déplacement de la narration d’une composante à l’autre incite le lecteur à s’interroger sur le sujet réel de l’histoire.

1. Le récit s’amorce par une enquête sordide sur l’inconfort intestinal causé par la rétention des gaz en milieu de travail. On est en période de négociation pour le renouvellement de la convention collective. Le syndicat veut une compensation pour ses membres. La partie patronale manque de données.

2. L’enquête sur les gaz révèle une pratique surprenante parmi les cadres de haut niveau : le remplacement du sang naturel par un sang artificiel plus froid qui diminue le besoin d’heures de sommeil. La pratique améliore ainsi le rendement des cadres, tout en leur permettant de passer plus de temps avec leur famille.

3. Une vive discussion entre un nouvel employé et sa superviseure au sujet du « sang froid » détourne l’intrigue vers l’évolution de leur relation : le lecteur devient le complice de deux amants. La femme mariée se laisse mettre enceinte par son jeune amant, sans pour autant avoir l’intention de quitter son mari qu’elle aime, et le jeune amant accepte cette situation.

4. L’intrigue revient se loger temporairement du côté de la négociation syndicale : une forte odeur d’oeuf pourri force l’évacuation d’un édifice. Puis un dérapage du côté patronal commence à soulever des doutes sur les effets réels du « sang froid » sur le jugement des cadres : se dévoile le scandale de la campagne anti-tabagisme. Se développe l’association entre la cigarette qui brûle et la lecture qui progresse.

Entre 10 et 12 chapitres sont prévus pour développer l’histoire qui, plantée dans un cadre ultra réaliste (le monde du fonctionnaire fédéral) et développant des thèmes apparemment traditionnel (p. ex. la relation entre amants), cherchera à « déstabiliser doucement » le lecteur à tous les niveaux possibles en poussant le récit vers les limites du roman réaliste.