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«De chez moi»
par Luc Gauthier-Boucher


«Ce sont les regardeurs qui font les tableaux.»
- Marcel Duchamp


Nous sommes au beau milieu de l'après-midi, mais l'automne est déjà si avancé que, sous ce ciel couvert, il fait aussi noir qu'une heure après le coucher du soleil.

Je sais qu'en débutant ainsi, mon histoire ressemble à un conte, pourtant elle n'en est pas un: mon imagination de vieux retraité n'a pas ce qu'il faut pour inventer tout ce qui va suivre. Encore que, à bien y penser, rien de ce que je vais dire ne me semble incroyable; c'est tout juste un peu exceptionnel, et tragique puisqu'il est question de la mort d'un homme. Alors disons les choses autrement, pour ne pas avoir l'air d'inventer...

Dehors, il fait sombre à cause du mauvais temps, mais pas encore assez pour que je ne puisse pas remarquer la présence d'un homme devant la porte d'une maison voisine. Je ne le connais pas et je ne l'ai jamais vu. Il doit être à pied, puisque je ne vois pas de voiture; à moins que quelqu'un l'ait déposé. Il frappe calmement, ensuite il attend. La pluie se met subitement à tomber. L'homme se retourne quelques instants vers la rue pour regarder les gouttes venues du ciel noircir l'asphalte, puis il revient près de la porte et frappe de nouveau. Moi, je ne sais trop pourquoi, je reste à ma fenêtre et l'observe. Voilà, c'est comme cela que tout a commencé.

Cette maison voisine se situe à peut-être cent mètres de chez moi, de l'autre côté de la rue. Comme on le voit, ses propriétaires ne sont pas mes voisins les plus proches. Avant eux, il y a de chaque côté de ma maison les fils Tessier, le plus jeune à droite et l'autre, nouvellement installé, à gauche. Je connaissais bien leur père, mais pas eux. En face, on trouve le vieux Marcel Raymond et, à sa gauche, madame Gauthier. La bonne femme, sur l'entrefaite, était justement à sa fenêtre, comme moi, à épier cet homme inconnu qui frappait à la porte sans qu'on lui ouvre. C'est peut-être parce que madame Gauthier regardait que j'ai continué de regarder, je ne sais plus trop, je me souviens cependant qu'à ce moment la scène ne m'intéressait pas tellement. N'empêche qu'en vieillissant, je dois devenir un peu plus «écornifleux».

La maison où se tenait l'inconnu se trouve plutôt en angle par rapport à la mienne, je la vois quand même sans problème, en me tenant près de la fenêtre. Elle est en pierres rondes et de forme rectangulaire; sa haute toiture d'aluminium rouge est percée par trois belles lucarnes donnant sans doute dans les chambres à coucher. Je n'y suis jamais allé, mais les pièces à l'étage du bas ont l'air vaste et leurs plafonds, hauts; l'espace ne semble pas manquer. De fait, c'est toute une demeure, la rue n'en a pas honte! Je ne connais pas ses propriétaires, mais je ne crois pas qu'ils soient particulièrement riches; ils ont dû se couvrir de dettes pour acheter cette maison, les pauvres! Il est vrai qu'ils travaillent tous les deux. C'est un jeune couple; lui s'appelle Tremblay et elle Gagnon, ils ne sont pas d'ici. Je les ai croisés quelques fois, ils ont l'air gentils. Je ne sais rien d'autre à leur sujet et n'ai jamais cherché à m'informer davantage. La jeunesse ne m'intéresse plus. J'ai mon jardin, mon garage, mes outils, et ma petite maison; le reste m'importe en général assez peu. Je parle plus souvent à mes vieux murs qu'à quiconque; je m'entends mieux avec les choses qu'avec les humains.

La pluie s'était mise à tomber plus fort. L'homme n'avait ni chapeau ni parapluie, il n'avait par conséquent d'autre choix que de rester sur la galerie et d'attendre ou bien qu'on lui ouvre la porte, ou bien que la pluie cesse. Il ne paraissait pas agacé outre mesure par la situation, c'est d'ailleurs ce qui a commencé à m'étonner; tout homme un peu digne de ce nom ne fait pas preuve de tant de patience, il faut avoir assez de fierté et de caractère pour au moins se fâcher un peu. J'aurais voulu le voir un brin furieux ou découragé. Mais non, debout sans bouger, il faisait toujours le même mouvement, avec calme et civilité: par intervalles presque réguliers, son poing se levait et frappait à la porte une dizaine de fois avant de retourner pendre le long de la cuisse... Ce n'était pas normal. Il me semblait que cet homme aurait dû avoir compris depuis longtemps que le logis était inoccupé; son insistance avait à la fois quelque chose d'effronté et de stupide. Madame Gauthier, qui continuait de le surveiller depuis sa fenêtre, entre ses épais rideaux jaunes, a porté inconsciemment la main à sa bouche, les doigts écartés; j'ai reconnu là un geste d'inquiétude qui m'a fait aussitôt découvrir en moi un certain trouble. Lentement, cet homme commençait à me faire peur, car son attitude pour le moins anormale laissait entendre qu'on ne pouvait pas prévoir son comportement. Que ferait-il quand il en aurait assez de frapper à la porte? Est-ce qu'il irait cogner chez les voisins?

L'homme frappait avec puissance mais sans violence ni rage. Il aurait été absurde d'appeler la police à ce moment puisqu'il ne faisait, en somme, rien de mal. Il attendait quelques dizaines de secondes, en face de la petite fenêtre de la porte, puis frappait de nouveau. Il attendait. Il frappait. Il attendait. Il frappait...

Je me suis tout à coup mis à imaginer comment ce devait être désagréable, de l'intérieur, d'entendre cette série de coups donnée à répétition. Tous ces toc! toc! toc! toc! toc! toc! toc! résonnaient sûrement dans chaque pièce du bâtiment tant ils étaient appliqués avec fermeté; partout leurs vibrations devaient être perceptibles. Dans ma tête, je croyais entendre l'écho irritant des coups obstinés se multiplier sur les murs des grandes salles. Je devenais impatient, presque en colère contre cet individu tyrannique qui s'acharnait à briser le calme de la demeure inoccupée. J'étais surtout exaspéré par l'immobilité de la maison, par son impossibilité de réagir; je me sentais moi-même les bras ficelés. Je devinais, ou croyais deviner, que la maison souhaitait se débarrasser de cet importun, qu'elle aurait aimé l'écarter d'un coup de porte ou lui lancer quelques pierres de son revêtement. J'ai alors imaginé qu'une gigantesque main invisible venait empoigner tout le corps de l'homme et l'étranglait sur place en lui brisant les os. Au même instant, ou presque, dans la réalité et non plus dans mon imagination, l'homme s'est écroulé sur la galerie. Il venait de mourir.

Sur le coup, je n'ai pas compris ce qui se passait; j'ignore si j'ai été surpris, alarmé ou satisfait de le voir tomber subitement. Je crois qu'en fait je m'y attendais, comme si à mes yeux il ne méritait que cela. Mais quand j'ai vu qu'il ne se relevait pas, je suis sorti en courant pour lui porter secours. Madame Gauthier n'était déjà plus à sa fenêtre, elle appelait sans doute de l'aide car peu après une ambulance est arrivée, suivie d'une voiture de police. Quant à moi, je n'ai rien pu faire.

Il paraît que l'homme est mort d'une crise cardiaque. C'était l'oncle du jeune Tremblay. J'ai donné ma version des faits, ce qui revenait à dire la même chose que madame Gauthier, à un détail près, puisque la bonne femme a affirmé qu'avant de tomber, le monsieur s'est approché de la fenêtre, les yeux grands ouverts, comme s'il était soudainement témoin d'une scène incroyable. Ce n'est pas ce que j'ai vu et je n'ai pas hésité à contredire madame Gauthier; je l'ai déjà dit, je ne veux pas faire de cette histoire un conte fantastique. Je serais cependant porté à croire que l'homme a bien dû faire quelques grimaces quand son coeur a lâché; voilà sans doute ce qui a impressionné ma voisine, qui continue de prétendre, même aujourd'hui, que c'est la peur qui l'a fait mourir. Mais la peur de quoi?

Je ne suis pas insensible face à la mort, je suis simplement impuissant. On m'a dit que j'aurais pu essayer de ranimer le bonhomme, qui n'était pas vieux d'ailleurs (il n'avait que cinquante-deux ans), mais je ne connais rien aux techniques de réanimation et je refuse de prendre quelque blâme que ce soit; on ne peut pas tout savoir. Le fonctionnement du corps humain m'a toujours trop dégoûté pour que je m'y intéresse; le bois, les plantes, c'est tellement plus propre. Au fond, si l'oncle n'avait pas tant insisté devant la porte, il serait probablement encore vivant aujourd'hui. Quand je suis arrivé devant lui, il gisait sur le dos; je voyais son visage, figé, très blême. J'entendais de la musique au travers de la porte, une radio jouait à l'intérieur - c'est ce qui explique à demi pourquoi l'homme n'a pas cessé de frapper: il a pu croire qu'on ne l'entendait pas. La maison était vide pourtant. (On fait souvent cela par ici, quand on sort, on laisse la radio ou le téléviseur en marche pour donner l'impression aux voleurs éventuels que les lieux sont occupés.) J'ai secoué l'homme légèrement, croyant qu'il n'était qu'évanoui; ses paupières entrouvertes laissaient voir un bout de pupille inerte; il ne respirait plus. Je me suis relevé, ne sachant trop quoi faire. La grande fenêtre du salon me renvoyait mon image ou plutôt ses contours; j'avais l'air drôle, figé dans cette vitre; mon immobilité me gênait. J'ai regardé la porte. J'aurais pu frapper, mais je savais bien qu'il n'y avait personne. J'aurais pu frapper quand même, pour avoir l'air de faire quelque chose, mais, à vrai dire, je n'ai pas osé; j'avais encore en tête cette gigantesque main que j'aivais imaginée... J'ai préféré attendre les secours.



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