AU PLAISIR DES MOTS

Un saut-de-mouton par-dessus un viaduc!

Dans son bulletin de novembre, l’Association pour le soutien et l’usage de la langue française (ASULF), à la suite de l’effondrement de la structure de voies superposées sur l’autoroute 25, à Laval, attire notre attention sur deux termes techniques du vocabulaire routier : saut-de-mouton et viaduc. L’article souligne la méconnaissance générale de saut-de-mouton au Québec et l’emploi impropre de viaduc pour désigner l’ouvrage qui s’est effondré. Regardons-y de plus près.

Qu’est-ce qu’un saut-de-mouton?

D’après le Grand Robert (1985), saut-de-mouton désigne « le passage d’une voie ferrée ou d’une route au-dessus d’une autre pour éviter les croisements ». Le Quillet (1962) est plus explicite : « Ouvrage d’art, adapté pour permettre la suppression [des croisements], en faisant passer l’une des voies considérées au-dessus ou au-dessous de l’autre. » Le Larousse encyclopédique (1994) corrobore à peu de chose près la définition du Grand Robert. Dans ces deux définitions, c’est le choix de l’incluant passage qui laisse perplexe, un passage étant un endroit par où l’on passe et non une structure. Le terme ouvrage d’art, utilisé par le Quillet, correspond mieux à la réalité que nous connaissons.

Et un viaduc?

Pour le Quillet déjà cité, le viaduc est un ouvrage d’art sur lequel une route, un canal ou une voie ferrée franchit une vallée profonde. Le Grand Robert le définit comme un pont de grande longueur servant au passage d’une voie ferrée ou d’une route. Le Larousse encyclopédique ajoute au trait notionnel de longueur celui de finalité : « permettant le franchissement d’une vallée ». Le viaduc n’est donc pas une structure pour éviter le croisement de voies routières ou ferroviaires.

Dans l’univers visuel des Québécois, le viaduc de référence serait celui de Cap-Rouge, désigné localement sous le nom de “tracel” ou “trécel”, de l’anglais trestle bridge.

Où en sommes-nous?

Le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française consigne bien l’emploi de saut-de-mouton, dans le domaine routier, avec une définition qui rappelle celles des dictionnaires Larousse et Robert déjà cités. L’incluant passage y est repris, à tort, croyons-nous. Il conviendrait de donner à saut-de-mouton une définition plus adéquate : « Ouvrage d’art ou structure permettant le passage d’une voie ferrée ou d’une route au-dessus d’une autre pour éviter les croisements. » Cette définition nous fait bien voir que le terme désigne nettement ce qu’on appelle ici improprement “viaduc”.

Faudrait-il se résigner à l’emploi régional de viaduc? Les langues de spécialité ne sont pas le lieu idéal d’élection des régionalismes. En saine terminologie, on les évite dans toute la mesure du possible pour donner plus de rigueur et d’efficacité aux énoncés.

Malheureusement, on se doute bien que saut-de-mouton, faute d’une acclimatation locale idoine, ne passera pas comme lettre à la poste. Certains ont proposé « pont d’étagement », qui laisse entier le problème du régionalisme en langue de spécialité, mais corrige l’emploi impropre de viaduc. J’opterais plutôt pour une solution à la Salomon. L’emploi de saut-de-mouton comme terme technique ne devrait pas poser problème, car la différence d’avec viaduc saute aux yeux, d’autant que le Grand dictionnaire terminologique en cautionne l’usage. Pour ce qui est de la langue courante, on pourrait peut-être tolérer l’emploi de viaduc comme synonyme familier de saut-de-mouton. Quant aux médias, il leur faudrait opter d’une façon décisive pour saut-de-mouton.

Robert Dubuc

28 février 2007

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