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Apprendre à lire des fables. Une approche sémio-cognitive.

par
Christian Vandendorpe
1989



Bref aperçu

Étudiant la fable, Vandendorpe met en évidence des structures textuelles basées sur la notion de renversement, et montre que celles-ci jouent un rôle dans la compréhension du récit et dans la façon d'en anticiper le dénouement.

«Selon la théorie des schémas, comprendre c'est être capable de convoquer ses expériences antérieures et de situer sur des structures d'accueil les aspects particuliers de la nouvelle expérience qu'on est en train de vivre.» (p.89)




Résumé

Introduction

D'emblée Vandendorpe constate un renversement de perspective dans le domaine de la didactique: «art d'enseigner, elle est en train de devenir science de l'apprentissage.» (p.7) Désormais, l'attention se porte sur l'élève et ses processus d'apprentissage.

«Comme le langage est essentiellement discontinu et fragmentaire, la condition première de la compréhension est de savoir combler les vides d'un discours, suppléer les chaînons manquants, identifier les buts du locuteur, se mettre "sur la même longueur d'onde" que lui pour bien le comprendre et, le cas échéant, mieux pouvoir le critiquer par la suite.» (p.9)

Vandendorpe annonce que son étude porte sur le phénomène d'anticipation des jeunes lecteurs.

«Une partie importante de cet ouvrage est donc consacrée à l'analyse des fables de La Fontaine, afin d'en dégager une structure récurrente. Pour mener à bien cette tâche, on mettra à contribution diverses théories narratives, issues de la linguistique, de l'anthropologie structurale, de la sémiotique, et aussi de la psychologie cognitive.» (p.10)

Vandendorpe, qui va tenter de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau en étudiant ses manifestations (ici sa façon de structurer un texte), est conscient qu'il touche à deux champs de connaissances: «Une telle perspective, intégrant le textuel et le cognitif, si elle est assez fréquente en psychologie cognitive, apparaît discutable à certains sémioticiens qui répugnent à sortir de leur champ d'étude pour extrapoler de la structure des textes à la structure des processus cognitifs. Chaque discipline, en effet, établit ses méthodes, son métalangage et les normes de sa scientificité. Et il peut être risqué de passer d'un champ à un autre.» (p.12)

«Cette position fait de la didactique le champ unificateur à l'intérieur duquel seront convoquées les connaissances du sémioticien et celles du cognitiviste.» (p.13)


Chapitre 1: Fables et structures textuelles

La fable: récit cohérent et structuré qui inclut un principe de conduite lui donnant une grande valeur didactique. Les maîtres étant Ésope et La Fontaine.

Vladimir Propp, 1928: la Morphologie du conte, publié en français en 1965. Les 31 fonctions couvrant tout un éventail d'actions significatives à l'intérieur du conte. «L'entreprise proppienne demeurera fondatrice en narratologie par le questionnement nouveau auquel elle a soumis le récit. C'est elle qui a mis au jour les deux plans constitutifs du récit: celui des structures de surface et celui des structures profondes.» (p.20)

Claude Bremond, 1973: les possibles narratifs, l'approche binaire (la flèche qui frappe la cible, la flèche qui ne frappe pas la cible).

Claude Lévi-Strauss, ethnologue, emprunte à la linguistique l'approche structurale pour étudier le mythe. Les oppositions paradigmatiques: le cru et le cuit, le ciel et la terre, le soleil et la lune, etc.

Algirdas Julien Greimas et l'École sémiotique de Paris (dans les années 1970). «La réflexion de Greimas est dominée par la question du sens et des modalités de son émergence.» (p.26) Le carré sémiotique: blanc, noir, non-blanc, non-noir. Trois catégories actantielles: destinateur-destinataire, adjuvant-opposant, sujet-objet. Énoncés d'état et énoncés de faire. Vandendorpe expose ensuite le gros des critiques qui ont été faites contre le carré sémiotique par ceux qui sont venus après Greimas.

À partir de la fable «Le Chêne et le Roseau», Vandendorpe construit une nouvelle version du carré sémiotique: «Nous appellerons cette structure un double renversement, parce que les positions respectives des deux personnages se renversent au cours du dénouement.» (p.39) Ensuite on fait ressortir la présence de cette structure dans de nombreuses fables. «Ce rapide survol témoigne, dans la fable, d'une recherche active et systématique des relations antithétiques susceptibles de se manifester entre des sujets, des objets, des situations ou des propriétés.» (p.47)

Condensé des réflexions sur les oppositions, faites par différents théoriciens dans différents domaines. «La négation fonctionne, en français, sous au moins deux formes. Elle peut, à l'instar d'une opération logique, nier l'élément sur lequel elle porte. Ainsi, dans l'extrait suivant de L'étranger: "Un moment après, elle m'a demandé si je l'aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais qu'il me semblait que non." Ce qu'il faut mettre ici, à la place de l'amour, c'est le néant: la compréhension s'effectue en niant le concept "amour" pour le remplacer par un état vide, assimilable à l'indifférence. Par contre, quand Rodrigue dit à Chimène: "Va, je ne te hais point", on sait que cette absence de haine dénote en fait un amour très fort, prêt à braver la mort pour pouvoir s'affirmer. on voit donc que, loin de se ramener à un pur calcul logique, l'extraction du sens d'une négation ne peut se faire que dans le contexte d'énonciation où celle-ci s'exprime. Et ce calcul peut prendre deux directions: la neutralisation de l'élément nié ou l'instanciation de son opposé, après reconnaissance du procédé rhétorique de la litote.» (p.51)

Hegel et la méthode dialectique: l'opposition se trouve intégrée dans un système philosophique. Puis, «avec des savants comme Saussure, Jakobson et Lévi-Strauss, la mise en évidence des oppositions pertinentes quitte le domaine philosophique pour s'intégrer à la démarche scientifique et devient une des bases méthodologiques des sciences humaines.» (p.55)

Vandendorpe met de l'avant une procédure algorithmique comportant six grands type d'opérations, servant à appréhender la structure d'une fable. «Si, à la suite d'un enseignement adéquat, des enfants de dix ans sont capables de l'appliquer, même implicitement, à une fable qu'ils ne connaissent pas, de façon à en reconstruire le schéma et à en inférer la fin, on pourra raisonnablement conclure que la structure du double renversement est opératoire tant au plan textuel qu'au plan cognitif.» (p.61)


Chapitre 2: Les aspects psychologiques de la compréhension du récit

La théorie des schémas: associée aux expériences de Bartlett (1932) sur la mémoire, plus spécifiquement la capacité de se rappeler une histoire. «Au lieu de retrouver dans le rappel de l'histoire une trace affaiblie du matériau littéral, selon la théorie alors en vigueur, on observe plutôt une opération de simplification et de distorsion en fonction des intérêts particuliers du sujet. Loin d'être un écho inerte de l'original, le rappel apparaît comme une activité de construction et de réorganisation de l'histoire, et cette activité semble prendre son point d'ancrage dans l'attitude que le sujet a gardée envers l'expérience passée.» (p.64-65)

«Une caractéristique centrale des schémas est que ce sont des paquets d'informations qui contiennent des variables. [...] Ainsi, un schéma pour le concept de chien, par exemple, contiendrait des parties constantes, comme le nombre de pattes, et des parties variables, comme la couleur, qui sera déterminée selon chaque occurrence particulière.» (p.67)

«Loin d'être un "ornement", simple figure de style dont l'usage serait particulier aux poètes, la métaphore pourrait bien être, au contraire, le mode le plus fondamental du langage.» (p.69)

Inférence: «désigne le processus par lequel on passe d'une idée disponible à une autre qui était absente, ou l'opération par laquelle on va du connu à l'inconnu.» (p.70)

«Alors que l'inférence porte sur une donnée isolée, l'anticipation désigne, pour nous, un phénomène plus vaste qui peut contenir toute une chaîne d'inférences.» (p. 70)

«Le langage, on le sait, est ambigu, vague et fragmentaire: sa compréhension est impossible sans l'existence d'un processus capable d'établir les liens nécessaires et de combler les lacunes du discours.» (p.71)

«Les psychologues comparent parfois le mécanisme de la compréhension à la façon dont un ordinateur exécute un jeu d'instructions données.» (p.73)

«Dans tous les cas, la compréhension est indissociable de la mémoire qui doit trouver la configuration schématique la plus adaptée à la nouvelle donnée à interpréter. [...] C'est parce qu'elle dépend de tout notre savoir accumulé que la compréhension est un phénomène susceptible de se ramifier dans d'innombrables directions.» (p. 77)

Adams (M.J.) et Starr (B.J.), 1982, «Les modèles de lecture», Bulletin de Psychologie, XXV, no 356, pp. 695-704. Postulat fondamental: ce n'est pas le texte qui produit le sens, mais le lecteur.

«Anderson (1985) rapporte que l'on a fait lire la description d'une maison à deux groupes de sujets: le premier, avec le point de vue d'acheteurs éventuels, le second avec celui de cambrioleurs. Le rappel a permis de constater que les sujets retenaient davantage d'informations en fonction de leur perspective de lecture.» (p.81)

«Un certain taux de redondance est toujours souhaitable, surtout à l'oral, où l'auditeur n'a pas la possibilité de revenir en arrière.» (p. 81)

«En somme, une anticipation réussie prouve que le récepteur est pleinement accordé à son interlocuteur et qu'il le comprend, comme le dit l'expression, "à demi-mot".» (p.81)

Grammaire de récit: développée par les travaux de psychologie cognitive au cours des années 70. «Il faut souligner que le courant de recherches gravitant autour des story grammars - ou grammaires de récit - est une entreprise essentiellement psychologique. [...] La plupart des travaux qui lui ont été consacrés ont visé à prouver la validité psychologique du schéma de récit, soit à démontrer que les éléments structurels mis au jour par la grammaire de récit interviennent effectivement, au plan cognitif, dans la façon dont les sujets comprennent un récit, se le rappellent et en produisent.» (p.83)

«On a montré que, d'une façon constante, certaines catégories [narratives] sont mieux retenues que d'autres. Ce sont, dans l'ordre: l'exposition, la conséquence directe, l'événement déclencheur, la tentative, la réaction, l'exposition secondaire et, enfin, la réponse interne.» (p.85)

Vandendorpe montre ensuite quelle est la faiblesse principale de la grammaire de récit: elle s'intéresse uniquement à la série des catégories narratives d'un récit, et non au sens. «Si la connaissance de la grammaire de récit peut aider à inférer la catégorie narrative attendue, ce n'est pourtant pas l'aspect essentiel des inférences, ni des phénomènes de compréhension. Lorsqu'il lit ou écoute une histoire, le sujet ne s'intéresse pas d'abord à des inférences de type catégoriel, par lesquelles il anticiperait qu'un "résultat" découlera d'une "tentative", mais bel et bien à des inférences de contenu.» (p.88) Vandendorpe parle de la primauté du sens sur la syntaxe. «Il est donc de plus en plus évident, pour un nombre croissant de chercheurs, que la grammaire de récit est incapable de récupérer ce qui constitue justement l'essentiel du récit.» (p.90)


Chapitre 3: Structures textuelles et schéma cognitif: lecture et attentes

«Dans les pages qui suivent, nous allons tenter de cerner [...] cette idée selon laquelle le sujet saisit le réel en l'organisant spontanément dans des formes signifiantes.» (p.101)

S'appuyant sur Flaubert et Barthe, Vandendorpe souligne l'importance de la pertinence des informations incluses dans tout récit: «Malheur, donc, à l'auteur insouciant qui glisse dans son oeuvre des informations inutiles ou qui les contredit un peu plus loin sans justification: ces négligences peuvent défigurer son texte plus sûrement qu'un fil qui dépasse d'un tissu.» (p.103)

Edgar Poe: «Pour moi, la première de toutes les considérations, c'est celle d'un effet à produire.» (cité par Vandendorpe, p.104)

«Dans une autre série d'expériences, Bransford (1985) a fait apprendre des phrases du genre: "L'homme grand a acheté les biscuits. L'homme chauve a lu le journal". Ici aussi, le rappel a été faible, présentant un bon nombre de confusions. On a alors proposé les mêmes phrases, mais en les précisant davantage: "L'homme grand a acheté les biscuits qui se trouvaient sur la tablette supérieure. L'homme chauve a lu le journal pour y chercher une vente de chapeaux". Cette fois, le rappel a été excellent. L'introduction d'une précision a facilité la mémorisation des deux informations précédentes. Notons qu'il ne s'agit pas d'un ajout quelconque, mais d'une donnée reliée fonctionnellement aux deux autres.» (p.106)

La Poétique d'Aristote bannit l'intervention d'un deus ex machina pour dénouer une action: «En fait, ce qui est facile pour l'auteur est banni parce que d'y recourir rendrait toute anticipation impossible au lecteur. Si le dénouement n'est pas dérivé directement de la situation et des personnages représentés, le lecteur se trouve non seulement dans l'incapacité d'anticiper un dénouement mais ne peut pas non plus, rétrospectivement, réorganiser l'action en un tout significatif. En déjouant systématiquement ces comportements de recherche de cohérence, on amènerait le lecteur à douter de ses facultées de compréhension et à adopter vis-à-vis de la lecture ou des histoires qu'on lui raconte un comportement de plus en plus passif et, en fin de compte, indifférent.» (p.108)

Inférences régressives ("backward") et inférences prospectives ("forward") ou anticipation.

«Il est possible de considérer la phrase, à la suite de nombreux linguistes, comme constituée de deux composantes: l'une affirmant l'existence du thème - également appelé sujet ou topique -, et l'autre indiquant qu'une opération a lieu sur ce thème, au moyen du rhème - appelé aussi prédicat ou propos. En raison du rapport souvent étroit entre le thème et le propos, des réseaux d'attente se mettent en place dans la phrase aussitôt que le thème en est connu.» (p.111)

La tension narrative. Le lecteur progresse, avance vers la fin du récit, en vue de «ramener l'équilibre dans le système cognitif et émotif.» (p.112)

«Trop prévisible, une oeuvre lasse et perd l'attention de son lecteur; si, au contraire, elle ne l'est pas assez, le lecteur peut éprouver un décalage cognitif pénible à ne pas se sentir "à la hauteur" du texte.» (p.113)

«À partir du moment où un type de textes se donnerait comme règle de tromper systématiquement les attentes du lecteur, ce dernier aurait tôt fait d'intégrer cette caractéristique dans les règles de lecture qui génèrent ses attentes. Depuis qu'Agatha Christie a fait du narrateur de l'un de ses romans (Le meurtre de Roger Akroyd) l'auteur du crime dont il prétendait chercher le coupable, tout lecteur de romans policiers sait qu'une telle possibilité ne doit pas être écartée et l'a intégrée à ses calculs interprétatifs.» (p.114-115)

Homéotélie et hétérotélie: «L'hétérotélie consiste à dénouer un récit d'une façon différente de ce que laissaient prévoir le début de celui-ci et le simple jeu des forces naturelles. [...] Une histoire homéotélique est celle où les changements ne relèvent pas d'un renversement, mais se situent dans l'axe de la situation initiale et en découlent presque nécessairement et naturellement.» (p.116-117)


Chapitre 4: Une expérimentation en classe

«Il découle de ce qui précède que l'anticipation, loin d'être un sous-produit plus ou moins légitime de l'impatience du lecteur, fait partie intégrante des démarches de compréhension.» (p.121)

Dans ce chapitre, Vandendorpe explique en détail son approche expérimentale auprès de trois groupes d'enfants de cinquième année de Montréal. L'expérience confirme le succès des enfants ayant été initiés au mode de fonctionnement de la structure profonde de la fable.


Conclusion: Permanence de la fable

«L'hypothèse de départ posait qu'un travail sur la structure profonde de la fable donnerait aux élèves un avantage en matière d'anticipation, et donc de compréhension, de ce type de texte. Cette hypothèse s'est vérifiée.» (p.163)

«En outre, le fait de fournir aux élèves une structure qui leur permet d'anticiper le dénouement d'une fable n'a pas diminué leur inérêt pour ce genre mais, bien au contraire, l'a stimulé, comme si la découverte de la structure profonde avait constitué un point de repère, un cadre, par rapport auquel comparer le dénouement raconté par l'auteur.» (p.163)

«Par leur construction, et la moralité qui souvent s'en dégage, les faits divers sont devenus les fables du monde moderne. Ils forment la matière privilégiée de toute une gamme de journaux qui s'adressent au grand public.» (p.167)




Examen critique