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Contexte, compréhension et littérarité

par
Christian Vandendorpe
1991



Bref aperçu
Ch. Vandendorpe veut montrer toute la complexité rattachée à la notion de « contexte », qui est bien plus qu'une simple réalité objective extérieure au récit.

L'auteur discute les différents éléments qui permettent au contexte d'influencer la compréhension des lecteurs, puis il examine l'emploi des déictiques (anaphoriques et cataphoriques) dans une oeuvre de Le Clézio.



Résumé
Ch. Vandendorpe commence par rappeler le rôle qu'il est d'usage d'accorder au contexte: la tendance la plus naturelle du sujet parlant est de croire que le contexte possède une existence intrinsèque, qu'il est répertoriable en un ensemble de faits objectifs au moyen desquels les locuteurs pourront « désambiguïser » un énoncé.

Il note également que l'ancrage contextuel reste intimement présent dans toute la dimension du langage rattachée aux déictiques: l'existence de cette classe de mots confirme que, s'il est possible de comprendre le langage sans le support d'un contexte extra-discursif, il n'est guère possible de l'interpréter.

Enfin, Vandendorpe propose de définir le contexte non pas comme un équivalent du référent ou du réel objectif, qui s'opposerait au verbal, mais comme une réalité mentale fluide déterminé par l'activité pensante d'un sujet placé en situation de production ou de réception d'un message. L'auteur note que cette définition est en accord avec celle de G. Leech pour qui le contexte correspond à l'ensemble des connaissances, des expériences, des schèmes d'appréhension du monde que le sujet convoque dans sa mémoire de travail pour interpréter un élément donné.

Les données linguistiques (les éléments de la phrase) ne constituent donc pas « le » contexte, elles ne sont que des moyens d'activer celui-ci dans l'esprit du lecteur, en l'aidant à instancier les schémas ou schèmes de pensée adéquats.

Vandendorpe en conclut qu'au cours de la lecture d'un texte, le processus de compréhension se situe à divers niveaux. Telle phrase peut introduire un nouvel élément contextuel ou jouer soit sur le contexte formé par la phrase antérieur, soit sur la synthèse que le sujet s'en est faite. Elle peut aussi faire intervenir les connaissances ou les expériences du lecteur et entrer en résonance avec d'autres textes.

L'auteur se penche ensuite sur la notion d'effet de contexte telle qu'elle apparaît dans la description du processus de compréhension de Sperber et Wilson. Loin de considérer le contexte comme donné et fixé d'avance, ces auteurs soutiennent que le contexte peut être choisi et soumis à des réajustements au cours même du processus de compréhension, compte tenu du principe de pertinence et de celui du moindre effort de traitement.

Vandendorpe explique que la compréhension va varier selon les contextes particuliers que le lecteur choisira de convoquer mentalement, et qui peuvent être constitués par des expériences personnelles aussi bien que par des connaissances. Dans la mesure où celles-ci sont communes à une même catégorie de lecteurs, comme c'est le cas des grilles de lecture spécialisées (sémiotique, psychanalyse) et des idéologies (marxisme, féminisme), elles permettront de promouvoir plus facilement une lecture homogène et réputée « correcte » d'une oeuvre donnée. En corollaire, plus les grilles du lecteur seront variées et ses lectures critiques nombreuses, plus ce dernier sera susceptible de trouver des sens multiples à une même oeuvre, en faisant varier l'angle du prisme au travers duquel il l'examine.

En s'inspirant de la dialectique question-réponse développée par Bakhtine, Vandendorpe explique qu'il appartient au lecteur de poser la question à laquelle l'oeuvre répond et de décider de son sens. En l'occurrence, le contexte de lecture d'une oeuvre envisagée dans son ensemble est formé par la question que l'on pose sur elle et l'horizon d'attente qu'on lui assigne.

Le contexte peut être construit dialectiquement par un jeu de rapports entre le lecteur et l'oeuvre, et donc apparaître comme façonné dans une large mesure par l'oeuvre elle-même. Mais il peut aussi être projeté par le lecteur, comme en témoignent, par exemple, des interprétations techno-scientifiques de la Bible, qui cherchent à voir dans l'échelle de Jacob un artefact lancé depuis un vaisseau spatial ou à reconnaître des extra-terrestres dans la personne des anges.

Littérature et jeu de contextes

Vandendorpe annonce qu'il considère la lecture comme un acte auto-énonciatif au moyen duquel le lecteur met un énoncé en résonance avec les schèmes contextuels susceptibles d'en rendre compte. Ces schèmes contextuels sont en partie fournis par l'écrivain qui cherche à assurer une certaine autonomie à son oeuvre. Par divers procédés, il vise à produire chez le lecteur une configuration mentale déterminée susceptible de garantir que les effets de sens visés auront bien lieu - qu'il s'agisse des macrostructures de van Dijk et Kintsh ou des espaces mentaux de Fauconnier. Vandendorpe note encore que la question est de savoir jusqu'à quel degré d'univocité dans la compréhension l'auteur va vouloir aller, ou quel niveau d'ambiguïté et de flou il pourra faire accepter à son lecteur, toutes décisions qui relèvent aussi, en partie, de l'esthétique littéraire et varient selon les cultures et les époques.

Ainsi, si le réalisme nous paraît si « naturel », c'est tout simplement parce qu'il procède d'une volonté de faciliter la compréhension par une prise en compte très poussée des mécanismes cognitifs. Mais depuis quelques décennies, on vise à l'effacement ou au brouillage systématique des indications de type contextuel. Ce changement de paradigme a pris force notamment avec le nouveau roman.

Vandendorpe examine ensuite un texte de Le Clézio tiré de son recueil La ronde et autres faits divers (1982). Il constate d'abord que les déictiques spatiaux sont systématiquement employés de façon cataphorique. Ainsi, le plus souvent, le mot « là » ne renvoie à aucun endroit déjà nommé, et son contenu référentiel n'est explicité que dans la proposition qui lui fait suite. De même, l'article défini va le plus souvent remplacer l'indéfini. Avec l'emploi de l'anaphorique, l'auteur se donne la possibilité de démarrer son récit en pleine action en établissant d'entrée de jeu les personnages comme déjà connus et en les imposant comme tels à ses lecteurs.

Articles anaphorique et cataphorique: terminologie de Weinrich (1989).

L'oeuvre de Le Clézio renferme peu de noms propres. Une telle économie contraste avec le luxe observé dans la grande période du roman réaliste, où les noms propres abondaient, en plus d'être souvent soigneusement motivés.

Mouvances de la littérarité

S'aidant à nouveau du modèle de Sperber et Wilson, Vandendorpe continue d'examiner l'oeuvre de Le Clézio. Il finit par conclure qu'à une littérature qui jouait sur un effet de contexte maximum (Balzac) afin d'atteindre la pertinence la plus haute, a succédé une esthétique valorisant davantage l'effort de traitement. Il parle de jeux de décontextualisation.

Enfin, il note qu'il appartient désormais au lecteur d'investir ses propres schèmes créateurs de sens, dans un effort de coopération redoublée, voire de co-création, afin d'assurer le fonctionnement du jeu aléatoire qu'est la lecture.



Examen critique