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Lecture, processus et situation cognitive

par
Jean Valenti
2000



Bref aperçu

Valenti se place d'emblée dans une approche qui refuse de se limiter au texte: «Nombreuses sont en effet les tendances en analyse littéraire ayant vu le jour dans la remise en cause de l'idéologie du texte clos».

Il pose un regard critique sur les poétiques de la lecture - mouvement appelé reader-oriented criticism par les Américains - pour lesquelles Eco et Iser sont les chefs de file.

Son but est de contourner les problèmes associés aux lecteurs formels des théories de réception en abordant la lecture comme une situation cognitive particulière.

«Les poétiques de la lecture ne proposent pas un cadre méthodologique valable pour rendre compte de toute la richesse et de toute la complexité en jeu dans l'acte de lecture. En subordonnant en grande partie le travail du lecteur aux paramètres de la textualité (ou en hésitant entre les dimensions textuelles et pragmatiques de la lecture), Iser, Eco, Crosman Wimmers et Rabinowitz développent des modèles d'interaction qui mettent surtout l'accent sur la façon dont le lecteur s'inscrit dans les structures du texte. Qu'il s'agisse de coopération interprétative, d'effets esthétiques, de poétique renouvelée ou de conventions littéraires, on en vient toujours à la même conclusion: le texte produit son lecteur.»

Selon l'hypothèse de Valenti, «le lecteur construit un contexte de compréhension dans la perspective de la transitivité des signes et des schèmes de connaissance. Il organise la cohérence au plan topologique à la faveur de l'élaboration d'un schéma de représentation où les préconstruits prennent leur sens en contexte.»




Résumé

Les poétiques de la lecture - Leurs différents appareils théoriques, bien que pas toujours compatibles entre eux, situent la lecture au sein des débats contemporains sur la compréhension et l'interprétation des signes.

Le lecteur commandé par le texte - «Nombreuses sont les postures théoriques qui, sous prétexte de mettre le lecteur au coeur des enjeux critiques, le réduisent plutôt aux exigences formulées de manière explicite et/ou implicite par le texte.» Valenti en relève quelques-uns parmi les plus connus: le lecteur modèle d'Eco (1985), le lecteur implicite d'Iser (1985), l'archilecteur de Riffaterre (1971), le narrative audience de Rabinowitz (1987). Pour Valenti, ces différents lecteurs révèlent rien de moins que des erreurs, erreurs commisent en contraignant la réflexion à l'inscription du lecteur et de ses compétences à même les structures textuelles.

Valenti rappelle les deux pôles d'une oeuvre littéraire selon Iser: l'un est dit artistique (le texte de l'auteur) et l'autre, esthétique (la concrétisation du texte par un lecteur). Le lecteur implicite d'Iser n'a aucune existence réelle. Sous les auspices du lecteur implicite, la lecture relève davantage d'un phénomène textuel que de l'initiative d'un sujet empirique. «Le lecteur implicite ne saurait être autre chose que le texte lui-même, lequel détermine ses conditions idéales de compréhension et d'interprétation et les impose aux vrais lecteurs.»

Il rappelle aussi les six rubriques sous lesquels Suleiman et Crosman classent les recherches sur la lecture: rhétorique, sémiotique et structuraliste, phénoménologique, psychanalytique, sociologique, herméneutique.

L'article fait le lien entre Iser et les New Critics (Warren, Wellek, Booth...): ils croient tous en l'indépendance du texte. Mais Valenti note une contradiction chez Iser qui semble défendre autant la créativité et la liberté du lecteur que le rôle indéniable du texte au plan de la pré-orientation du sens.

Umberto Eco - «On retrouve également la thèse de la subordination de la lecture à la textualité dans la théorie de la coopération interprétative d'Umberto Eco.» Eco souligne que la compétence du lecteur n'équivaut pas nécessairement à celle de l'auteur, mais la générosité didactique du texte compense l'incompétence du lecteur. «Le lecteur d'Eco peut être compris comme un fin limier, car c'est un arpenteur inlassable de l'inférence et un solutionneur averti de problèmes.» Mais, comme se le demande Valenti, lit-on toujours un texte pour jouer au détective?

Valenti parle de confusion dans les théories entre l'activité réelle du lecteur et sa programmation textuelle.

Crosman Wimmers - Valenti montre qu'elle défend aussi la thèse d'une lecture pré-inscrite dans le texte (le texte devant construire la compétence des lecteurs).

Peter J. Rabinowitz - Il définit trois lectorats-publics jouant un rôle simultané: the actual audience (le vrai public), the authorial audience (lectorat auctorial, l'auditoire auquel s'adresse l'auteur) et the narrative audience (lectorat narratif, qui croit aux éléments fictifs du texte). Comme avec les autres, Valenti se montre critique: «les bons textes dirigent et orientent les bons lecteurs, en retour ceux-ci sont qualifiés de compétents seulement parce qu'ils ont su comprendre que les textes littéraires comportent leur propre mode d'emploi. N'y a-t-il pas là circularité?»


Situation cognitive et processus de lecture

Jean Valenti fonde son approche sur les travaux de Jacques Schlanger (1990). Valenti insiste pour dire que la lecture ne se situe pas au même plan que le texte.

Quelqu'un sait quelque chose: voilà le point d'ancrage de toute situation cognitive.

«Aussi savant, pénétrant et perspicace soit-il, le lecteur ne peut embrasser l'ensemble des significations potentielles d'un texte littéraire. Souscrire à la position contraire relève tout simplement du fantasme.»

Les trois invariants de la situation cognitive: le sujet, l'objet de savoir et la relation entre le sujet et l'objet de savoir.

Iser - le répertoire: c'est ce que Jauss appelle l'horizon d'attente relatif aux trois dimensions de l'expérience esthétique (poiesis, aisthesis et catharsis); chez Eco, c'est l'encyclopédie, et chez les cognitivistes (Minsky, Rumelhart, Schank et Abelson) on parle plutôt de schémas de connaissances et de scripts. «Dans la phénoménologie isérienne, la cohérence projetée sur l'oeuvre littéraire relève d'une dialectique du dit et du non-dit et trouve son fondement dans un modèle dialogique. Au plan syntagmatique, le lecteur doit colmater les blancs rencontrés au cours de sa progression à travers un texte, de manière à ce que, en construisant une structure du thème (ce qu'il est en train de lire) et de l'horizon (ce qu'il a lu précédemment et ce sur quoi se détache le thème), il lui soit possible de lier les perspectives textuelles entre elles (celles du narrateur, des personnages, de l'intrigue et du lecteur implicite) au gré de synthèses dites passives. C'est ainsi qu'il lève les indéterminations (les blancs, les lieux vides, les trous) du sens liées à la confrontation des perspectives textuelles.» Valenti reconnaît qu'il est difficile de nier l'importance de l'implicite (les indéterminations, les blancs) mais refuse de limiter l'acte de lecture à cela.

Valenti s'intéresse en particulier aux processus cognitif, argumentatif et symbolique de l'acte de lecture - trois processus issus de Schlanger, les trois types de savoirs: théoriques, pratiques et poïétiques (pour la contemplation, l'action et la fabrication ou la création).

Un lecteur en difficulté face à un texte compliqué - «Si le lecteur s'interroge sur ses difficultés, s'il se rend à l'évidence que quelque chose ne va pas, il passera d'une situation cognitive de premier ordre à une situation cognitive de deuxième ordre, d'une compréhension topologique à une interrogation métaréflexive.»


Processus de lecture et situation cognitive

Valenti repasse les cinq processus sémiotiques de l'acte de lecture, tels que les définit Gilles Thérien: le processus neurophysiologique (ou perceptif), le cognitif (le contexte et les préconstruits que sont le sujet, l'espace, l'action et le temps), l'affectif (ce qui rejoint l'affectivité du lecteur), l'argumentatif et le symbolique.

Les préconstruits ont une partie fixe et une partie mobile: le nom d'un personnage et son sexe (noyau fixe) possèdent généralement une stabilité discursive qui n'est sûrement pas celle de la fortune (partie mobile) incertaine des héros romanesques.

L'orientation projetée sur les signes comporte une dimension hypothétique dans la mesure où le reste du texte demeure inconnu.

Processus affectif - tiennent au fait que les informations transmises par la lecture ne sont pas absolument neutres. La construction que le lecteur élabore sur le plan intellectuel s'accompagne d'une élaboration affective. «La vitesse de lecture peut s'accroître lorsqu'on en arrive par exemple au passage-clé d'une narration où l'intrigue est sur le point de se dénouer.»

Processus argumentatif - prend en charge le défilement de l'information ainsi que l'ordre dans lequel se présentent les segments discursifs. «En progressant à travers un texte, le lecteur établit des schématisations et des repères argumentatifs qui lui apparaissent comme autant de preuves et de démonstrations sous-jacentes à l'élaboration narrative.»

Seymour Chatman - La rhétorique distingue traditionnellement quatre types de textes: les arguments, les descriptions, les exposés et les narrations.

Processus symbolique - double fonction d'intégration et d'hiérarchisation des lectures; incite le lecteur à suivre son propre cheminement au hasard des lectures entreprises (aussi pourra-t-il regrouper en une série personnelle des oeuvres que l'histoire littéraire aurait tendance à éloigner les unes des autres).

"trust-the-last-version rule" - la règle qui consiste à faire confiance à la dernière version, lorsque le lecteur est confronté à des incohérences ou des points de vue contradictoires.



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