1- Qu'est-ce qu'écrire?
Sartre répond aux critiques qui lui reprochent d'essayer de faire de la littérature un art engagé. Pour ce faire, il cherche à faire ressortir la différence entre la littérature et les autres arts (musique et peinture).
«l'empire des signes, c'est la prose; la poésie est du côté de la peinture, de la sculpture, de la musique.» (p.17-18)
«on comprendra facilement la sottise qu'il y aurait à réclamer un engagement poétique.» (p.24)
«Quel aspect du monde veux-tu dévoiler, quel changement veux-tu apporter au monde par ce dévoilement? L'écrivain "engagé" sait que la parole est action: il sait que dévoiler c'est changer et qu'on ne peut dévoiler qu'en projetant de changer. Il a abandonné le rêve impossible de faire une peinture impartiale de la Société et de la condition humaine.» (p.28)
2- Pourquoi écrire?
«Ainsi à notre certitude intérieure d'être "dévoilants" s'adjoint celle d'être inessentiels par rapport à la chose dévoilée.» (p.46)
«Un des principaux motifs de la création artistique est certainement le besoin de nous sentir essentiels par rapport au monde.» (p.46)
«l'objet littéraire est une étrange toupie, qui n'existe qu'en mouvement. Pour la faire surgir, il faut un acte concret qui s'appelle la lecture, et elle ne dure qu'autant que cette lecture peut durer. Hors de là, il n'y a que des tracés noirs sur le papier.» (p.48)
«les lecteurs sont toujours en avance sur la phrase qu'ils lisent, dans un avenir seulement probable qui s'écroule en partie et se consolide en partie à mesure qu'ils progressent, qui recule d'une page à l'autre et forme l'horizon mouvant de l'objet littéraire.» (p.48)
«Il n'est donc pas vrai qu'on écrive pour soi-même: ce serait le pire échec; en projetant ses émotions sur le papier, à peine arriverait-on à leur donner un prolongement languissant.» (p.49)
«l'opération d'écrire implique celle de lire comme son corrélatif dialectif et ces deux actes connexes nécessitent deux agents distincts. C'est l'effort conjugué de l'auteur et du lecteur qui fera surgir cet objet concret et imaginaire qu'est l'ouvrage de l'esprit. Il n'y a d'art que pour et par autrui.» (p.50)
«le degré de réalisme et de vérité de la mythologie de Kafka, tout cela n'est jamais donné; il faut que le lecteur invente tout dans un perpétuel dépassement de la chose écrite. Sans doute l'auteur le guide; mais il ne fait que le guider; les jalons qu'il a posés sont séparés par du vide, il faut les rejoindre, il faut aller au-delà d'eux. En un mot, la lecture est une création dirigée.» (p.52)
«Puisque la création ne peut trouver son achèvement que dans la lecture, puisque l'artiste doit confier à un autre le soin d'accomplir ce qu'il a commencé, puisque c'est à travers la conscience du lecteur seulement qu'il peut se saisir comme essentiel à son oeuvre, tout ouvrage littéraire est un appel.» (p.53)
«Kant croit que l'oeuvre existe d'abord en fait et qu'elle est vue ensuite. Au lieu qu'elle n'existe que si on la regarde et qu'elle est d'abord sur appel, pure exigence d'exister. Elle n'est pas un instrument dont l'existence est manifeste et la fin indéterminée: elle se présente comme une tâche à remplir» (p.55)
«L'écrivain ne doit pas chercher à bouleverser, sinon il est en contradiction avec lui-même; s'il veut exiger, il faut qu'il propose seulement la tâche à remplir. De là ce caractère de pure présentation qui paraît essentiel à l'oeuvre d'art: le lecteur doit disposer d'un certain recul esthétique. C'est ce que Gautier a confondu sottement avec "l'art pour l'art", et les Parnassiens avec l'impassibilité de l'artiste. Il s'agit seulement d'une précaution, et Genet la nomme plus justement politesse de l'auteur envers le lecteur.» (p.56)
«le propre de la conscience esthétique c'est d'être croyance par engagement, par serment, croyance continuée par fidélité à soi et à l'auteur, choix perpétuellement renouvelé de croire. À chaque instant je puis m'éveiller et je le sais; mais je ne le veux pas: la lecture est un rêve libre.» (p.57)
«Ainsi l'auteur écrit pour s'adresser à la liberté des lecteurs et il la requiert de faire exister son oeuvre. [...] Ici apparaît en effet l'autre paradoxe dialectique de la lecture: plus nous éprouvons notre liberté, plus nous reconnaissons celle de l'autre; plus il exige de nous et plus nous exigeons de lui.» (p.58)
«La lecture est induction, interpolation, extrapolation, et le fondement de ces activités repose dans la volonté de l'auteur, comme on a cru longtemps que celui de l'induction scientifique reposait dans la volonté divine. Une force douce nous accompagne et nous soutient de la première page à la dernière. Cela ne veut pas dire que nous déchiffrions aisément les intentions de l'artiste: elles font l'objet, nous l'avons dit, de conjectures et il y a une expérience du lecteur» (p.60-61)
«Ainsi la lecture est un pacte de générosité entre l'auteur et le lecteur; chacun fait confiance à l'autre, chacun compte sur l'autre, exige de l'autre autant qu'il exige de lui-même.» (p.62)
«l'écrivain, comme tous les autres artistes, vise à donner à ses lecteurs une certaine affection que l'on a coutume de nommer plaisir esthétique et que je nommerais plus volontiers, pour ma part, joie esthétique; et que cette affection, lorsqu'elle paraît, est signe que l'oeuvre est accomplie.» (p.64)
«Écrire, c'est donc à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur. C'est recourir à la conscience d'autrui pour se faire reconnaître comme essentiel à la totalité de l'être; c'est vouloir vivre cette essentialité par personnes interposées; mais comme d'autre part le monde réel ne se révèle qu'à l'action, comme on ne peut s'y sentir qu'en le dépassant pour le changer, l'univers du romancier manquerait d'épaisseur si on ne le découvrait dans un mouvement pour le transcender.» (p.67)
«L'erreur du réalisme a été de croire que le réel se révélait à la contemplation et que, en conséquence, on en pouvait faire une peinture impartiale. Comment serait-ce possible, puisque la perception même est partiale, puisque, à elle seule, la nomination est déjà modification de l'objet?» (p.68)
«l'oeuvre d'art, de quelque côté qu'on la prenne, est un acte de confiance dans la liberté des hommes.» (p.69)
«Ainsi qu'il soit essayiste, pamphlétaire, satiriste ou romancier, qu'il parle seulement des passions individuelles ou qu'il s'attaque au régime de la société, l'écrivain, homme libre s'adressant à des hommes libres, n'a qu'un seul sujet: la liberté.» (p.70)
«Ainsi de quelque façon que vous y soyez venu, quelles que soient les opinions que vous ayez professées, la littérature vous jette dans la bataille; écrire c'est une certaine façon de vouloir la liberté; si vous avez commencé, de gré ou de force vous êtes engagé.» (p.72)
3 - Pour qui écrit-on ?
«À première vue, cela ne fait pas de doute: on écrit pour le lecteur universel; et nous avons vu, en effet, que l'exigence de l'écrivain s'adresse en principe à tous les hommes.» (p.75)
«qu'il le veuille ou non et même s'il guigne des lauriers éternels, l'écrivain parle à ses contemporains, à ses compatriotes, à ses frères de race ou de classe.» (p.76)
«Ainsi de la lecture: les gens d'une même époque et d'une même collectivité, qui ont vécu les mêmes événements, qui se posent ou qui éludent les mêmes questions, ont un même goût dans la bouche, ils ont les uns avec les autres une même complicité et il y a entre eux les mêmes cadavres. C'est pourquoi il ne faut pas tant écrire: il y a des mots-clés.» (p.76)
«je profite de ce qu'il [le lecteur] sait pour tenter de lui apprendre ce qu'il ne sait pas» (p.77)
«Il paraît que les bananes ont meilleur goût quand on vient de les cueillir: les ouvrages de l'esprit, pareillement, doivent se consommer sur place.» (p.82)
«il n'est pas du tout utile, il est parfois nuisible que la société prenne conscience d'elle-même.» (p.88)
«la lecture - qui est, nous l'avons vu, la relation concrète entre l'écrivain et son public» (p.99)
«Et la littérature, qui le [un adolescent qui choisit d'écrire] délivre, est une fonction abstraite et un pouvoir a priori de la nature humaine; elle est le mouvement par lequel, à chaque instant, l'homme se libère de l'histoire: en un mot c'est l'exercice de la liberté.» (p.111-112)
«Ces deux moitiés se sont recollées; la bourgeoisie a absorbé la noblesse ou peu s'en faut. Les auteurs doivent répondre aux demandes d'un public unifié. Tout espoir est perdu pour eux de sortir de leur classe d'origine. Nés de parents bourgeois, lus et payés par des bourgeois, il faudra qu'ils restent bourgeois, la bourgeoisie, comme une prison, s'est refermée sur eux. De la classe parasitaire et folle qui les nourrissait par caprice et qu'ils mimaient sans remords, de leur rôle d'agent double, ils gardent un regret cuisant dont ils mettront un siècle à se guérir; il leur semble qu'ils ont tué la poule aux oeufs d'or.» (p.118)
«La bourgeoisie considère donc l'écrivain comme un expert; s'il se lance dans des méditations sur l'ordre social, il l'ennuie et l'effraie: elle lui demande seulement de lui faire partager son expérience pratique du coeur de l'homme. Voilà la littérature réduite, comme au XVIIe siècle, à la psychologie.» p.123
«il [l'écrivain] vit dans la contradiction et dans la mauvaise foi puisqu'il sait à la fois et ne veut pas savoir pour qui il écrit. Il parle volontiers de sa solitude et, plutôt que d'assumer le public qu'il s'est sournoisement choisi, il invente qu'on écrit pour soi seul ou pour Dieu, il fait de l'écriture une occupation métaphysique, une prière, un examen de conscience, tout sauf une communication.» p.130
«C'est que l'écrivain, eût-il mis tous ses soins à se masquer ses lecteurs, n'échappera jamais complètement à leur insidieuse influence.» p.141
«Nous avons dit que l'écrivain s'adressait en principe à tous les hommes. Mais, tout de suite après, nous avons remarqué qu'il était lu seulement de quelques-uns. De l'écart entre le public idéal et le public réel est née l'idée d'universalité abstraite. C'est-à-dire que l'auteur postule la perpétuelle répétition dans un futur indéfini de la poignée de lecteurs dont il dispose dans le présent.» p.158
«Le spirituel d'ailleurs repose toujours sur une idéologie et les idéologies sont liberté quand elles se font, oppression quand elles sont faites.» p.161
«En aucun cas, certes, elle [la littérature] ne sera assimilable à un acte: il est faux que l'auteur agisse sur ses lecteurs, il fait seulement appel à leurs libertés et, pour que ses ouvrages aient quelque effet, il est nécessaire que le public les reprenne à son compte par une décision inconditionnée. Mais dans une collectivité qui se reprend sans cesse et se juge et se métamorphose, l'oeuvre écrite peut être une condition essentielle de l'action, c'est-à-dire le moment de la conscience réflexive.» p.163
4 - Situation de l'écrivain en 1947
«La force d'un écrivain réside dans son action directe sur le public, dans les colères, les enthousiasmes, les méditations qu'il provoque par ses écrits.» p.192
«L'accord de principe du surréalisme et du P.C. contre la bourgeoisie ne dépasse pas le formalisme; c'est l'idée formelle de négativité qui les unit.» p.194
«Reste donc la troisième génération, la nôtre, qui a commencé d'écrire après la défaite ou peu avant la guerre. Je ne veux pas parler d'elle avant d'indiquer le climat sous lequel elle est apparue.» p.205
«il n'est pas jusqu'aux radicaux qui, après Alain, n'insistent sur ce qu'un ouvrage n'est jamais achevé avant d'être devenu représentation collective et sur ce qu'il comporte alors, par tout ce que les générations de lecteurs y ont mis, infiniment plus qu'au moment de sa conception. Cette idée, d'ailleurs juste, revient à mettre en évidence le rôle du lecteur dans la constitution de l'oeuvre; elle contribuait, à l'époque, à augmenter la confusion.» p.210
Sartre décrivant ce qu'il devait faire pour rendre compte de son époque: «il nous fallait enfin laisser partout des doutes, des attentes, de l'inachevé et réduire le lecteur à faire lui-même des conjectures, en lui inspirant le sentiment que ses vues sur l'intrigue et sur les personnages n'étaient qu'une opinion parmi beaucoup d'autres, sans jamais le guider ni lui laisser deviner notre sentiment.» p.224-225
«Écrire, ce n'est pas vivre, ni non plus s'arracher à la vie pour contempler dans un monde en repos les essences platoniciennes et l'archétype de la beauté, ni se laisser déchirer, comme par des épées, par des mots inconnus, incompris, venus de derrière nous: c'est exercer un métier. Un métier qui exige un apprentissage, un travail soutenu, de la conscience professionnelle et le sens des responsabilités.» p.232
«Au moment même où nous découvrons l'importance de la praxis, au moment où nous entrevoyons ce que pourrait être une littérature totale, notre public s'effondre et disparaît, nous ne savons plus, à la lettre, pour qui écrire.» p.240
«A mesure que l'auteur atteint un public plus étendu, il le touche moins profondément, il se reconnaît moins dans l'influence qu'il exerce, ses pensées lui échappent, se gauchissent et se vulgarisent, elles sont reçues avec plus d'indifférence et de scepticisme par des âmes ennuyées, accablées, qui, parce qu'on ne sait pas leur parler dans leur "langue natale", considèrent encore la littérature comme un divertissement.» p.243
«Cela signifie clairement que nous écrivons contre tout le monde, que nous avons des lecteurs, mais pas de public. Bourgeois en rupture de classe mais restés de moeurs bourgeoises, séparés du prolétariat par l'écran communiste, dépris de l'illusion aristocratique, nous restons en l'air, notre bonne volonté ne sert à personne, pas même à nous, nous sommes entrés dans le temps du public introuvable. Pis encore, nous écrivons à contre-courant.» p.263
«D'abord recenser nos lecteurs virtuels, c'est-à-dire les catégories sociales qui ne nous lisent pas mais qui peuvent nous lire. Je ne crois pas que nous pénétrions beaucoup chez les instituteurs, et c'est dommage: il est arrivé déjà qu'ils aient servi d'intermédiaires entre la littérature et les masses. [...] Sur la petite bourgeoisie, méfiante et toujours mystifiée, si prompte, par égarement, à suivre les agitateurs fascistes, on a beaucoup écrit. Je ne crois pas qu'on ait souvent écrit pour elle, sauf des tracts de propagande. Elle est accessible pourtant, par certains de ses éléments. Plus lointaines, difficiles à distinguer, plus encore à toucher, il y a enfin ces fractions populaires qui n'ont pas adhéré au communisme ou qui s'en déprennent et risque de tomber dans l'indifférence résignée ou dans un mécontentement informe. En dehors de cela, rien: les paysans ne lisent guère - un peu plus cependant qu'en 1914 -, la classe ouvrière est verrouillée.» p.265
«Le livre est inerte, il agit sur qui l'ouvre, mais il ne se fait pas ouvrir.» p.265
En parlant des "mass media", Sartre dit: «il faut apprendre à parler en images, à transposer les idées de nos livres dans ces nouveaux langages. Il ne s'agit pas du tout de laisser adapter nos oeuvres à l'écran ou pour des émissions de Radio-France: il faut écrire directement pour le cinéma, pour les ondes.» p.266
Sartre définit ce qu'il entend par "un public": «un public, c'est-à-dire une unité organique de lecteurs, d'auditeurs et de spectateurs.» p.268
«La lecture ne doit pas être une communion mystique non plus qu'une masturbation, mais un compagnonnage.» p.271
«En un mot, nous devons dans nos écrits militer en faveur de la liberté de la personne et de la révolution socialiste. On a souvent prétendu qu'elles n'étaient pas conciliables: c'est notre affaire de montrer inlassablement qu'elles s'impliquent l'une et l'autre.» p.274
«Nous sommes nés dans la bourgeoisie et cette classe nous a appris la valeur de ses conquêtes: libertés politiques, habeas corpus, etc.; nous demeurons bourgeois par notre culture, notre mode de vie et notre public actuel. Mais, en même temps, la situation historique nous incite à nous joindre au prolétariat pour construire une société sans classes.» p.274
«si, pour nous, montrer le monde c'est toujours le dévoiler dans les perspectives d'un changement possible, alors, dans cette époque de fatalisme, nous avons à révéler au lecteur, en chaque cas concret, sa puissance de faire et défaire, bref, d'agir.» p.288