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par Gérald Prince 1973
Bref aperçu
Contrairement au lecteur, le narrataire est un être fictif qui correspond à l'image que se fait le narrateur de celui à qui il destine son récit.
Prince définit un narrataire degré zéro à titre de point de repère: ce narrataire connaît la langue de celui qui raconte, il possède une mémoire infaillible, mais il ne connaît pas d'avance les personnages du récit et il ne peut interpréter seul la valeur de leurs actes. Il a besoin des interventions du narrateur.
Prince donne ensuite quelques exemples des signaux qui révèle la présence du narrataire, il présente quelques types, puis il énumère ses principales fonctions: le narrataire constitue un relais entre le narrateur et le lecteur, il aide à préciser le cadre de la narration, il sert à caractériser le narrateur, il met certains thèmes en relief, il fait progresser l'intrigue, il devient le porte-parole de la morale de l'oeuvre.
Résumé
Le narrataire = celui à qui le narrateur s'adresse (ce peut être un personnage) - à ne pas confondre avec les notions plus ou moins voisines de récepteur, de lecteur ou d'archilecteur.
Dans une oeuvre de fiction, le narrateur et le narrataire sont des créatures fictives. Prince remarque que le narrataire a jusque là été très peu étudié.
Exemple: dans les Mille et Une Nuits, Schéhérazade est la narratrice et le calife, son narrataire.
Le degré zéro du narrataire
Distinction entre lecteur et narrataire: dans le Père Goriot, quand le narrateur s'écrie « vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil », il s'adresse au narrataire. En effet, on ne saurait penser qu'il s'agit du lecteur, qui lui peut être installé dans son lit plutôt que dans un fauteuil, et qui peut ne pas avoir les mains blanches.
Le lecteur est réel, le narrataire est fictif ; et s'il arrive que le premier ressemble étonnamment au second, c'est là l'exception et non la règle.
Le lecteur virtuel est le lecteur tel que se l'imagine l'auteur. Ce lecteur virtuel est souvent différent du lecteur réel: les écrivains ont fréquemment un public qu'ils ne méritent pas.
Enfin, on ne doit pas confondre le narrataire et le lecteur idéal de qui que ce soit, bien qu'une similitude étonnante puisse exister entre celui-ci et celui-là. Pour un écrivain, le lecteur idéal serait sans doute celui qui comprendrait parfaitement et approuverait entièrement le moindre de ses mots, la plus subtile de ses intentions. Or, les narrataires pour qui le narrateur multiplie les explications ne constituent pas les lecteurs idéaux rêvés par un romancier.
Le narrataire degré zéro connaît la langue de celui qui raconte, le sens des mots, mais pas leur connotations particulières (les valeurs subjectives qui leur sont attachées). Il connaît la grammaire au point d'être capable de se rendre compte de l'incorrection ou de l'étrangeté d'une structure grammaticale, il connaît aussi la grammaire du récit, les règles qui président à l'élaboration de toute histoire (relations de causalité, dimension temporelle, etc.). Enfin, le narrataire degré zéro possède une mémoire à toute épreuve.
En revanche, le narrataire degré zéro est dépourvu de toute caractéristique sociale: il n'est ni bon ni méchant, ni optimiste ni pessimiste. Il ne sait absolument rien des événements ou des personnages dont on lui parle et il ne connaît pas les conventions régnant dans le monde où ils prennent forme. Sans le secours du narrateur, sans ses renseignements et ses explications, il ne peut ni interpréter la valeur d'un acte ni en saisir les prolongements. De plus, il est incapable de déterminer la moralité ou l'immoralité d'un personnage, le réalisme ou l'extravagance d'une description, l'intention satirique d'une réplique.
Plus particulièrement, une notion aussi fondamentale que le vraisemblable ne saurait que très peu compter pour lui, puisque le vraisemblable se définit toujours par rapport à un autre texte, que ce soit l'opinion publique ou les lois d'un genre littéraire. Il en va de même pour les relations de causalité implicite du genre « Julien crut avoir tué son père, et s'évanouit ».
Les signaux du narrataire
C'est à partir des déviations par rapport aux caractéristiques du narrataire degré zéro que se constitue peu à peu le portrait d'un narrataire spécifique.
Il arrive que les indications contredisent ou mettent en relief certaines différences entre le narrataire tel que le conçoit son narrateur et tel que le révèle une autre voix. Cependant, le portrait d'un narrataire se dégage avant tout du récit qui lui est fait.
Une phrase comme « Tout son individu lui produisait ce trouble où nous jette le spectacle des hommes extraordinaires », nous apprend que le narrataire a éprouvé les mêmes sentiments en présence de personnes remarquables.
Les signaux pouvant dépeindre le narrataire son très variés. Le type le plus simple regroupe les énoncés où la narrateur désigne le narrataire par des mots comme lecteur ou auditeur, ou par des locutions telles que mon cher ou mon ami.
Dans cette phrase de la Recherche du temps perdu, « Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité se replie et s'applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle nous le cache entièrement », le nous inclut le narrataire. Prince remarque que souvent, un pronom indéfini, une expression impersonnelle peuvent même ne renvoyer qu'au seul narrataire: « Mais, l'oeuvre accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes ».
Parfois, une question qui n'émane ni du narrateur ni d'un personnage doit être attribuée au narrataire: « Ce qu'il avait été? mais peut-être avait-il été employé au ministère de la Justice...»
Lorsqu'on lit « La voix s'évanouit, comme le grondement lointain et assourdi du tonnerre », on comprend que le narrataire a déjà entendu l'explosion de la foudre.
Quand le narrateur demande pardon pour une phrase mal tournée, quand il s'excuse de devoir interrompre son récit, quand il s'avoue incapable de bien peindre tel sentiment, ce sont des surjustifications qu'il emploie. Celles-ci, soutient Prince, apportent toujours des détails intéressants sur la personnalité d'un narrataire, encore qu'elles le fassent souvent de façon très indirecte.
Prince note aussi qu'on trouve parfois des signaux contradictoires qui empêchent d'interpréter la matière sémantique proposée au narrataire. C'est, paraît-il, quelque chose de courant dans les romans pornographiques où un personnage possède tour à tour de gros seins puis de petits seins.
Prince montre que dans le Père Goriot, Balzac, que les problèmes d'identité obsèdent, ne parvient pas à décider qui sera son narrataire.
Classification des narrataires
Prince soutient qu'on peut caractériser une narration d'après le genre de narrataire à qui elle s'adresse. Il est assez facile de classer les narrataires d'après leur situation narrative, d'après leur position par rapport au narrateur, aux personnages, à la narration.
Bien des narrations paraissent ne s'adresser à personne, mais il y a toujours un narrataire - il arrive que le narrateur soit son propre narrataire, s'il raconte pour lui-même. Mais lorsque le narrateur explique ce que recouvrent les noms propres qu'il emploie (ex: Richard, banquier à Montréal, était...), il ne le fait pas pour lui-même. De même, lorsqu'il recourt à des comparaisons pour décrire un personnage ou situer un événement, chaque comparaison précise le genre d'univers connu par le narrataire.
Le narrataire-personnage peut ne jouer dans le récit aucun rôle autre que celui de narrataire. Mais il peut aussi jouer d'autres rôles. Il n'est pas rare, par exemple, qu'il soit également un narrateur.
Qu'il prenne ou non la forme d'un personnage, qu'il joue plusieurs rôles ou un seul, qu'il se révèle irremplaçable ou pas, le narrataire peut être un auditeur ou un lecteur.
Il arrive, mais rarement, qu'un narrateur raconte une partie de son histoire à un narrataire, une autre à un deuxième, et ainsi de suite. En outre, le narrataire peut connaître le narrateur plus ou moins bien ou ne pas le connaître du tout. De plus, il n'est pas rare qu'il connaisse déjà certains des événements qui lui sont narrés, et même qu'il y ait joué un rôle.
Il faut distinguer entre le narrataire principal et le narrataire secondaire. Le principal a accès à tous les faits et les narrations lui sont toutes destinées. Alors qu'une partie seulement des événements lui est racontée.
Dans les Liaisons dangereuses, Valmont et Mme de Merteuil sont des narrataires secondaires. Le narrataire principal est le destinatire ultime de toutes les lettres que s'écrivent les personnages et de tous les commentaires qui s'y rapportent. Mais il y a évidemment beaucoup de romans dans lesquels on ne trouve pas de narrataire secondaire.
Le même type de narrateur peut s'adresser à des narrataires de types très différents. D'autre part, des narrateurs très différents peuvent s'adresser à des narrataires du même type.
Quel que soit le point de vue adopté - moral, intellectuel, émotionnel, physique - narrateur(s), narrataire(s) et personnage(s) peuvent être plus ou moins proches les uns des autres, aller de l'identification la plus parfaite à l'opposition la plus totale. La distance séparant le narrataire d'un personnage, d'un narrateur, d'un autre narrataire, peut varier, s'accroître ou décroître plus d'une fois durant le récit.
Fonctions du narrataire
Fonction première: assurer le relais entre narrateur et lecteur, entre auteur et lecteur.
Certaines valeurs doivent-elles être défendues, certaines équivoques dissipées, elles le sont facilement par l'entremise d'interventions auprès du narrataire.
Outre la fonction de médiation, le narrataire exerce dans toute narration une fonction de caractérisation: le genre de narrataire qu'un narrateur conçoit, les types de rapports qu'il essaie d'établir avec lui le définissent au moins en partie.
D'un autre côté, les relations entre narrateur et narrataire dans un récit peuvent souligner ou illustrer un thème. Dans le Père Goriot par exemple, le narrateur entretient des rapports de puissance avec son narrataire. C'est, dès le début, une lutte pour prévenir ses objections, pour le dominer, pour le convaincre. Ce genre de guerre, cette soif de puissance, on les retrouve au niveau des personnages. Sur le plan des événements comme sur le plan de la narration, le même combat a lieu.
Enfin, il arrive qu'il faille étudier le narrataire pour pouvoir déceler les prises de position fondamentales d'un récit.
En fin de compte, l'étude du narrataire peut nous mener à une meilleure connaissance du genre narratif et de tout acte de communication.
Examen critique
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