Le site Web de Luc Gauthier-Boucher
À l'étage au-dessus... L'auteur et ses oeuvres Le dossier grammaire Suggestions de lecture
L'histoire du Québec Le dossier littérature Le dossier verbes Autres...


La lecture comme jeu

par
Michel Picard
1986



Bref aperçu

«Concevoir effectivement et strictement la lecture comme jeu signifiait se référer avec obstination aux caractéristiques et aux fonctions du jeu pour la décrire: cela semble avoir permis de comprendre tout ensemble le besoin qui nous pousse à lire, les plaisirs que nous en retirons, leurs effets variés et surtout ce que serait la littérature.» (p.294)

«La lecture littéraire correspondrait donc, pour un lecteur donné [...], à l'exploitation maximale de l'aire transitionnelle dans les limites de laquelle ce lecteur s'édifie comme sujet, grâce aux activités conjointes et dialectiques de ce qu'on a proposé d'appeler le liseur, le lu et le lectant.» (p.294)

«le jeu est une activité absorbante, incertaine, défensive et constructive à la fois, prise dans une double relation avec le réel et le fantasme et vécue donc comme fictive, symbolique, se déroulant exclusivement dans ce que Winnicott a appelé l'aire transitionnelle.» (p.294-295)




Résumé

Chapitre 1: Le jeu et sa fonction

Cinq types de lecture (les quatre premiers seulement sont pertinents): «1) la lecture comme déchiffrement du signe écrit (acception qui tend d'ailleurs à concerner tout autre signe), 2) la lecture d'information, pragmatique, 3) la lecture d'évasion, de distraction, 4) la lecture prétendument professionnelle du critique, 5) la lecture en tant qu'art

«Mais il est incontestable aussi que ce "décodage", dès qu'il ne s'agit plus de langage rigoureusement scientifique et formalisé à l'extrême, implique la prise en considération de circonstances d'interprétation qui dépassent largement le modèle simple de la communication.» (p.9)

Picard constate que, malgré tous les ouvrages sur le sujet, le jeu reste mal cerné.

Les quatre types de jeux de Caillois: la compétition, le hasard, le simulacre et le vertige.

À propos du jeu: «Freud, qui considérait le fantasme de l'adulte comme un substitut du jeu enfantin, affirmait qu'il a pour fonction de "corriger la réalité qui ne donne pas satisfaction".» (p.24)

Picard constate qu'aucun des spécialistes du jeu ne mentionne une seule fois la lecture comme exemple de jeu.


Interlude 1: La maison de C.

L'auteur analyse la première page de La Maison de Claudine de Colette. Analyse de texte qui ne met pas en évidence du tout les processus de lecture.


Chapitre 2: Le besoin de lire

«tout texte a du jeu» (p.48) - en parlant des blancs du texte

Le texte = une «structure d'appel»

«Le désir de voir (la scoptophilie) semble en revanche jouer un rôle immense et peut-être plus positif dans notre désir de lire.» (p.61)

«Freud n'est pas loin d'affirmer que toute la civilisation repose sur la sublimation de l'érotisme anal. La concentration du lecteur, qui donne parfois à sa physionomie une expression si grave, austère, absente et passionnée à la fois, ressemble assez à celle de l'enfant sur son pot.» (p.63)


Interlude 2: Le diamant de la reine

L'auteur procède à une analyse des Trois Mousquetaires.

«les précisions vraisemblablisantes» (p.66)


Chapitre 3: L'illusion ou l'entre-deux

«l'obnubilant modèle de la communication» (p.95) - Picard continue de s'en prendre à ce modèle qu'il considère inapproprié dans le cadre de la théorie de la lecture.

«La célèbre hypothèse [de Freud?] de "Création littéraire et rêve éveillé" selon laquelle nous aimerions lire parce que les textes nous permettraient de "jouir de nos propres fantasmes sans scrupule ni honte"» (p.97)

«la lecture littéraire diffère fortement de la lecture scientifique ou même d'information, dont la forme idéale est le décodage d'un message linéaire univoque, enchaînant, selon des principes rigoureux, les données les plus formalisées possibles» (p.106)

«Le monde réel extérieur, certes désinvesti, ne cesse pas d'exister pour autant, et le liseur en fait partie: appelons effet de cadre, comme pour un tableau, cet environnement inoublié. Tout jeu suppose un non-jeu.» (p.113) Cet effet de cadre renvoit au bruit que font les pages quand on les tourne, au poids du livre sur nos cuisses, à ce qui s'inscrit dans le champ de vision autour du livre qu'on lit.

"illusion volontaire" propre au joueur et au lecteur

Rorschach

«embrayeurs de fictionalité (comme le célèbre "Il était une fois")» (p.121)


Interlude 3: Les châteaux de duc

«Parmi les premières règles du jeu auxquelles un lecteur a affaire figurent celles qui concernent le titre de l'ouvrage qu'il prend en main.» (p.123)

Michel Picard analyse le roman La fête de Roger Vailland. La dimension "jeu" n'est pas évidente dans l'analyse.

«L'activité pratique de la lecture peut donc apparaître comme le lien ambigu entre le sujet et le texte, de même que jadis l'aire transitionnelle liait substitutivement l'enfant à sa mère.» (p.144)

Les cinq étapes de la réception, selon Frans Rutten (cité par Picard p. 146): la perception (de l'artefact), la sémiotisation (ensemble non organisé de signes), l'identification sémiotique (ensemble non organisé d'unités de sens), le traitement cognitif (concrétisation) et l'évaluation (développement d'hypothèses).

Les pages 146-148 font un survol critique des réflexions que les théoriciens ont fait sur le lecteur, et surtout le lecteur inscrit, qui se distingue du lecteur réel, lecteur empirique, sujet psychologique. Je les ai photocopiées à part.


Chapitre 4: Les visages de l'altérité

«toute lecture, dans la mesure où elle serait effectivement d'essence ludique, serait en quelque sorte aussi lecture de l'autre.» (p.154)

«l'énigme extrême: la féminité. Voilà sans doute qui procure à la curiosité sous-tendant le besoin de lire son aliment le plus énergétique.» (p.154)

«Au fond, d'une manière ou d'une autre, tout jeu et toute lecture, sont simplement quête du phallus.» (p.158)

«L'amour aussi, c'est dangereux. Et la vie, en général. C'est bien pourquoi le jeu existe, traitant le danger à doses homéopathiques.» (p.158)

«le risque fait partie du jeu et lui est indispensable» (p.158)

«Pour [le lecteur], le risque correspond à une mise en jeu cathartique délibérée, à des aliénations consenties étroitement dépendantes de la qualité de son illusion, et de l'équilibre, ou de la dialectique, qu'il sait et peut établir entre "participation" et "distanciation" - pour utiliser le langage brechtien.» (p.159)

«"Tout jeu se définit par l'ensemble de ses règles", affirmait Lévi-Strauss: la tâche de "définir" alors la lecture paraît si formidable qu'elle ferait reculer les plus laborieux.» (p.163)

«on est amené à se demander [...] si tous les genres et sous-genres de l'écrit ne se définiraient pas au moins autant par l'ensemble des règles particulières spécifiant la position de lecture que par les traits marquants objectifs du texte. Stendhal définissant la comédie et la tragédie par l'état d'esprit du spectateur n'avançait pas autre chose.» (p.165)

«Tout le monde triche un tantinet par rapport aux règles. On se laisse un peu trop aller à la croyance, "c'est comme si on y était"; ou bien, sur l'autre axe, on saute un mot ou deux, çà et là, parfois le paragraphe est sabré d'un regard diagonal bref... Cela fait partie du jeu!» (p.169)


Interlude 4: Le trésor de Némo

L'auteur analyse L'île mystérieuse de Jules Verne, sans qu'il y ait un rapport avec le jeu, sauf peut-être ici: «Ce roman apparaît, en fait, comme une mauvaise mystification - ou plutôt, dans la perspective du jeu, comme un écheveau de tricheries.» (p.184)


Chapitre 5: Jeux littéraires et dialectiques ludiques

«On a progressivement oublié, peut-être à mesure que l'ère industrielle imposait plus dictatorialement ses valeurs et qu'au "sérieux" du travail répondait la "gratuité" compensatrice du divertissement, que toutes les formes de ce que nous appelons aujourd'hui littérature ont jadis été considérés comme des jeux, à un moment ou à un autre de leur histoire.» (p.195)

Les jeux littéraires des Surréalistes. Le jeu au théâtre. Le jeu que représentait les lectures à voix hautes en compagnie.

«Queneau, encore lui, et les "nouveaux romanciers", avaient entrepris de rendre au roman contemporain, très explicitement, cette dimension ludique-là - tâche difficile dans un univers littéraire dominé par le néo-naturalisme et l'illusion représentative.» (p.200)


Interlude 5: Les parures de l'autre

L'auteur analyse un passage de le Rouge et le Noir de Stendhal.


Chapitre 6 : La lecture littéraire

D'après certains sociologues: «il n'existe pas du littéraire et du non-littéraire, mais uniquement des publics différents.» (p.238)

«Le propos de ce chapitre est d'envisger sous l'angle du jeu cette lecture d'évaluation et de jeter les bases d'une conception simple et aujourd'hui opératoire de ce qu'on nomme littérature.» (p.242)

«l'effet littérature n'est concevable que pour le joueur expérimenté, l'«amateur» averti. On peut, on doit déplorer le caractère élitiste et sélectif de la chose - non le nier sottement.» (p.242)

«tout texte, et par suite sa lecture, ne se comprennent que dans et contre une culture à la fois» (p.243)

«Seiziémistes et dix-septiémistes savent bien, mais, hélas, savent seuls souvent, ce qu'ont pu être la théorie et la pratique de l'imitation et, si austères parfois que furent les justifications, quel plaisir ludique elles offraient aux écrivains et à leurs lecteurs.» (p.244)

Le «consommateur de livres» (que Picard distingue du vrai lecteur): «membre anonyme d'un public soigneusement et scientifiquement ciblé, il réagit passivement mais fidèlement à tous les stimuli disposés au long de sa lecture, décode de façon mécanique et automatique le message simple qu'il connaît déjà et qui ne diffère pas d'ailleurs (médium à part) de celui que lui impose son téléviseur et sa radio: sa compréhension, immédiate, ponctuelle et dénotative, se trouve entièrement déterminée en effet par une pré-compréhension, pour lui immémoriale - il existe ainsi du riz pré-cuit et du lait pré-digéré.» (p.252)

Parlant d'une lecture dominée par l'idéologique (univocité): «Plus de lieux d'indétermination, d'ambiguïté d'attribution, d'indécidabilité - plus de jeu dans le signe linguistique ni dans le discours tout entier.» (p.254)

«le thème de l'"oeuvre ouverte", popularisé par Umberto Eco» (p.255)

«La célèbre opposition du lisible et du scriptible formulée par Barthes aux premières pages de S/Z a donné pendant longtemps de ce critère une formulation piquante et heuristique. Elle reprenait et traduisait à sa manière les couples d'opposés qu'on a passés en revue, distribuant du côté du "lisible" l'Idéologique, la consommation, la passivité, la monosémie relative, et du côté du "scriptible" l'art, la production, l'activité, la polysémie véritable.» (p.256-257)

«le critère de la polysémie, si clairement lié à la nature ludique de la lecture littéraire» (p.259)


Interlude 6: La prodigalité d'Emma Bovary

«l'"évasion" s'oppose moins au conformisme social qu'elle ne le permet.» (p.273)

«Madame Bovary est un roman sur l'emprise idéologique.» (p.273)


Chapitre 7: Qui joue à la littérature?

«Jeu intellectuel, exigeant un apprentissage réservé longtemps à un petit groupe culturel, la lecture littéraire, la littérature, est de toute évidence l'apanage de privilégiés.» (p.297)

«Dans un état d'esprit qui tient du déni de réel psychique, de la méconnaissance idéologique et aussi de l'aveuglement volontaire, de l'hypocrisie et de la démagogie, on déploie des efforts spectaculaires pour "faire lire" - mais personne ne s'intéresse à la façon dont ces lectures seront menées.» (p.300)

La lecture met en jeu chez le lecteur:

I. La connaissance antérieure ou acquise de
	1. l'univers référentiel du livre
	2. la problématique du livre
	3. la fable du livre
II. Les codes de lecture:
	1. hérités de la tradition littéraire
	2. induits par le texte
	3. cultivés dans le groupe social
III. Le texte:
	1. aspect sémantique
	2. aspect syntaxique
	3. aspect rhétorique
IV. L'individu
	1. son principe d'identité
	2. ses stratégies de défense
	3. son principe de plaisir
V. Des hiérarchies de valeurs 
(p.300)

«Le livre de Riffaterre, si important à l'époque, ne serait-ce qu'en raison des questions qu'il posait ou permettait de poser, avançait l'hypothèse de l'"archi-lecteur", afin de prêter à celui-ci la faculté de discerner les patterns culturels selon de véritables "lois de perceptibilité". On a, depuis, multipliés les "lecteurs" théoriques, on a aussi multiplié les statistiques et les classements des "lecteurs sociologiques", mais le problème du rapport individuel réel à la lecture n'a été pour ainsi dire jamais abordé.» (p.301)

«Mais il faut écarter d'emblée un éventuel malentendu: apprendre à jouer n'est pas nécessairement apprendre en jouant.» (p.307)

«Avant de pouvoir jouer, il faut évidemment connaître les règles du jeu et ses formes, et savoir qu'on les connaît; avant de jouer à la littérature, il faut savoir bien lire.» (p.308)

«la littérature - c'est-à-dire la lecture comme jeu.» (p.312)



Examen critique