PREMIÈRE PARTIE: Position du problème
«L'effet et la réception constituent les points d'ancrage essentiels de l'esthétique de la réception.» L'effet renvoie aux méthodes théoriques textuelles; la réception renvoie aux méthodes historiques-sociologiques.
«L'art agit toujours sur nous. Il reste à nous demander de quelle manière il le fait. Il y a lieu de changer de question: il faut désormais s'interroger sur l'effet, et non plus sur la signification des textes.» (p.8)
«Dans quelle mesure les processus d'élaboration déclenchés par le texte sont-ils pré-structurés par celui-ci?»
La célèbre phrase de Chomsky: «Des idées incolores dorment furieusement.» Iser: «on peut objecter à propos de cette phrase apparemment sans signification que la constance sémantique propre à tout usage linguistique fera en sorte qu'elle sera soumise à un arrangement contextuel jusqu'à ce qu'elle ait un sens.» (p.10)
«De ce que l'esthétique de l'effet comprend le texte comme processus, la pratique de l'interprétation qui en découle vaut essentiellement pour la formation du sens en tant qu'événement.»
On «s'attaque aux traditions exégétiques [qui sont] en quête d'une signification cachée dans l'oeuvre d'art.» (p.32)
«La perpétuation d'une norme d'interprétation visant à découvrir la signification de l'oeuvre d'art laisse apparaître que l'oeuvre est toujours comprise comme support d'une vérité qui se manifesterait à travers elle.»
New Criticism: «se débarrasse de la recherche de la signification pour s'intéresser aux éléments de l'oeuvre et à leur interaction. Toutefois, les anciennes normes d'interprétation restent en vigueur: l'oeuvre est évaluée en fonction de la notion d'harmonie.» (p.39)
«L'oeuvre littéraire a deux pôles: le pôle artistique et le pôle esthétique. Le pôle artistique se réfère au texte produit par l'auteur tandis que le pôle esthétique se rapporte à la concrétisation réalisée par le lecteur.» (p.48)
«Au lieu de déchiffrer le sens, l'interprétation doit expliciter les potentiels de signification du texte.»
Iser identifie deux types de lecteur: l'idéal (le critique littéraire ou le philologue) et le contemporain (l'histoire de la réception). Puis il présente trois modèles de lecteurs: l'archilecteur de Riffaterre, le lecteur informé de Fisch et le lecteur visé de Wolff. «L'archilecteur est un concept test qui sert à déterminer le fait stylistique, en fonction de la densité du texte. Le lecteur informé est un concept pédagogique qui vise, par l'auto-observation des réactions déclenchées par le texte, à améliorer l'information, et dès lors la compétence du lecteur. Enfin, le lecteur visé est une reconstruction conceptuelle qui présente les dispositions historiques du public, cible de l'auteur.» (p.69)
Enfin, Iser introduit son lecteur implicite: «À la différence des types de lecteurs dont il a été question jusqu'ici, le lecteur implicite n'a aucune existence réelle.» Lecteur implicite: il s'agit de la structure du lecteur inscrite dans le texte.
La fiction du lecteur: c'est l'auteur qui se donne un certain lecteur.
Coleridge: la «willing suspension of disbelief».
«En résumé: le concept de lecteur implicite est un modèle transcendental qui permet d'expliquer comment le texte de fiction produit un effet et acquiert un sens. Il désigne le rôle de lecteur imposé dans le texte, d'où le dédoublement structure du texte / structure d'action.» (p.75)
DEUXIÈME PARTIE: Modèle historico-fonctionnel des textes littéraires
«On ne voudra pas savoir ce que la fiction signifie, mais bien l'effet qu'elle produit.»
Iser, s'inspirant de J.L. Austin, distingue «deux formes fondamentales d'énonciation: les énonciations constatives et performatives. Tandis que les premières font des constatations relatives à ce qui peut être jugé selon des critères de vérité, les secondes accomplissent une action qui peut réussir ou échouer.» (p.104) Les actes de paroles sont ensuite divisés entre groupes: les actes locutoires, illocutoires (informer, entreprendre, avertir) et perlocutoires (actes que nous provoquons ou accomplissons par le fait de dire quelque chose - ex. convaincre, persuader, empêcher). «Rappelons-nous les trois postulats d'Austin reltifs au succès de l'acte linguistique: l'énonciation performative présuppose des conventions communes au locuteur et au destinataire, des procédures acceptées par les deux partenaires, ainsi que la disponibilité des participants à prendre part à l'acte linguistique.» (p.127) Pour Iser, cela veut dire que le texte de fiction doit lui-même contenir des conventions et des procédures.
«La théorie du langage a bien montré comment le contexte permet de décider ce que l'énonciation en question a voulu dire en rattachant à la situation contextuelle la décision concernant la signification.» (p.115)
«Le discours fictionnel est privé de la situation référentielle dont la détermination rigoureuse assure à l'acte linguistique sa pleine réalisation. Ce manque évident n'implique pas un quelconque échec du discours de fiction, mais peut servir de point de départ pour mieux saisir ce qui fait la particularité du discours de fiction.» (p.117)
Répertoire: «Nous appellerons désormais "répertoire": l'ensemble des conventions nécessaires à l'établissement d'une situation. [...] Le répertoire contient des conventions dans la mesure où le texte absorbe des éléments connus qui lui sont antérieurs. Ces éléments ne se rapportent pas seulement à des textes antérieurs, mais également - sinon bien plus - à des normes sociales et historiques, au contexte socioculturel au sens le plus large d'où le texte est issu. Le répertoire est la partie constitutive du texte qui précisément renvoie à ce qui lui est extérieur.» (p.128)
«Le degré de détermination du répertoire constitue une condition élémentaire pour une connivence possible entre le texte et le lecteur. En effet, une communication ne peut s'établir que lorsque cette connivence est donnée. Mais simultanément le répertoire n'est que le matériau de cette communication; et cela veut dire qu'une communication ne s'établit que lorsque les éléments communs ne se recouvrent pas totalement.» (p.130)
«En tant que composantes centrales du répertoire textuel, les normes sélectionnées dans les réalités extratextuelles et les allusions littéraires proviennent de deux systèmes différents. Les unes sont issues des systèmes sémantiques propres à chaque époque, les autres sont tirées de l'arsenal des modèles d'articulation selon lesquels, dans la littérature du passé, le texte a réagi à son environnement.» (p.148)
TROISIÈME PARTIE: phénoménologie de la lecture
«La lecture est interaction dynamique entre le texte et le lecteur. Car les signes linguistiques du texte et ses combinaisons ne peuvent assumer leur fonction que s'ils déclenchent des actes qui mènent à la transposition du texte dans la conscience de son lecteur. Ceci veut dire que des actes provoqués par le texte échappent à un contrôle interne du texte. Cet hiatus fonde la créativité de la réception.» (p.198)
«L'auteur et le lecteur prennent donc une part égale au jeu de l'imagination, lequel de toute façon n'aurait pas lieu si le texte prétendait être plus qu'une règle de jeu. La lecture ne devient un plaisir que si la créativité entre en jeu, qui si le texte nous offre une chance de mettre nos aptitudes à l'épreuve. Il est certain qu'il y a des limites à cette productivité, et celles-ci sont transgressées si tout nous est dit trop clairement ou pas assez précisément. L'ennui et la fatigue désignent les points limites psychologiques qui nous mettent hors-jeu.» (p.199)
Espace de perception ou eye-voice span: l'étendue du texte qui peut être aperçue à chaque moment de la lecture, et à partir de laquelle nous sommes en mesure d'anticiper la suivante. (p.201)
«La position du lecteur dans le texte se situe au point d'intersection entre protention et rétention.»
«Chacun des moments de la lecture est une dialectique de protention et de rétention: entre un horizon futur vide qui doit être rempli et un horizon déjà fait mais qui ne cesse de s'estomper, de sorte que grâce au point de vue mobile du lecteur, les deux horizons internes du texte ne cessent de s'ouvrir pour se fondre l'un dans l'autre. Il est impossible d'échapper à cette dynamique pour la raison que nous ne pouvons saisir le texte dans son entièreté en un moment unique instantané.» (p.205)
«Les expériences psycholinguistiques menées au sujet de la lecture ont montré que les significations ne peuvent être saisies par décodage direct ou indirect de lettres ou de mots, mais que le sens se dégage du fait de regroupements.» (p.217)
«La formation d'une configuration cohérente est la base indispensable à l'acte de compréhension en général. Elle dépend des regroupements opérés par le lecteur, et au moyen desquels les rapports entre signes sont identifiés et représentés comme configurations.» (p.227)
«Nos images mentales ne visent pas à créer, à faire vivre physiquement sous nos yeux les personnages du roman; leur pauvreté optique se traduit du reste par le fait qu'elles ne font pas apparaître le personnage comme objet, mais bien comme porteur d'une signification. Ceci reste vrai lorsque, dans le roman, le personnage nous est décrit de façon détaillée, car en général nous ne lisons pas cette description en tant que description pure et simple du personnage, mais nous nous demandons ce que cette représentation doit signifier.» (p.250)
«La version filmée d'un roman met en suspens l'activité de composition suscitée par la lecture. Tout peut y être physiquement perçu, et l'événement ne requiert pas ma présence en lui. C'est la raison pour laquelle l'exactitude optique de l'image de perception, par opposition à l'imprécision de l'image représentée, ne nous apparaît pas comme un enrichissement, mais au contraire comme un appauvrissement.» (p.252)
«La représentation du lecteur dépend de sa compétence et de son appartenance aux systèmes référentiels évoqués par le répertoire.»(p.261)
«Il s'agit, désormais, de s'en tenir à la distinction entre le sens et la signification. Comme le dit Ricoeur, ces deux éléments désignent des niveaux différents de compréhension. Le sens est l'ensemble référentiel des aspects du texte qui doit être constitué au cours de la lecture. La signification se rapporte à l'absorption, par le lecteur, du sens dans son existence.» (p.272)
«Si la lecture suspend la division entre sujet et objet (constitutive de toute perception ainsi que de toute connaissance), il s'ensuit que le lecteur est occupé par les pensées de l'auteur, lesquelles, à leur tour, deviennent la condition d'un nouveau partage. Le texte et le lecteur ne se font plus face comme sujet et objet, mais une division se produit au sein même du lecteur. Si celui-ci développe les pensées d'une autre personne, c'est qu'il sort temporairement de ses dispositions individuelles: il s'occupe en effet de quelque chose qui, jusqu'alors, ne se trouvait pas, sous cette forme du moins, dans l'horizon de son expérience. Il se produit dès lors chez le lecteur une espèce de division artificielle: il thématise quelque chose qu'il n'est pas. L'acceptation d'une telle structure contrapuntique se produit de fait que ses idées directrices ne s'effacent pas complètement lorsqu'il pense les pensées d'autrui.» (p.279)
QUATRIÈME PARTIE: L'interaction entre le texte et le lecteur
«La théorie de l'interaction qui nous vient de la psychologie sociale, présentée par Edward E. Jones et B. Gerald dans leur livre Foundations of Social Psychology, part du fait qu'il y a lieu d'établir une typologie des modes de contingences qui gouvernent toute interaction humaine ou que celle-ci fait apparaître.» (p.290)
«Nous réagissons en effet comme si nous savions comment le partenaire nous conçoit. Nous ne cessons de nous représenter la façon dont nous croyons qu'il nous perçoit, et nous agissons ensuite en fonction de cette image comme si celle-ci était une réalité. Cela signifie que le déroulement de la relation interpersonnelle implique la compensation de ces lacunes qui se trouvent dans l'idée que l'autre se fait de moi.» (p.293)
«Ces modèles semblent souligner la distinction entre la relation texte-lecteur, et les autres types d'interaction. En effet, cette relation exclut la relation face à face inhérente à toutes les formes d'interaction sociale. Car un texte ne peut jamais se présenter comme le partenaire d'une relation dyadique avec son lecteur. Tandis que les partenaires de la relation dyadique peuvent contrôler, en se posant des questions, les éléments de contingence ou l'adéquation des images qui comblent les lacunes de l'expérience mutuelle, le lecteur n'aura jamais du texte la certitude explicite que ses conceptions sont fondées.» (p.295)
«L'ellipse attire le lecteur dans l'événement et lui permet de se représenter ce qui n'a pas été dit en tant que ce qui a voulu être dit. Il en résulte un processus dynamique: ce qui a été dit ne semble parler réellement que mis en rapport avec ce qui a été passé sous silence. Du fait que ce qui est tu est impliqué par ce qui est dit, ce qui est dit devient significatif. [...] Le processus de communication n'est donc ni déclenché ni régulé par un code, mais bien par une dialectique du dire et du taire. La part du taire incite à l'acte de constitution, et cette incitation à produire est contrôlée par ce qui est dit. Enfin, ce qui est dit apparaît sous un autre jour, à la lumière de ce à quoi ce dit se réfère.» (p.298)
«Si le texte se présente ainsi comme un système combinatoire, il doit y avoir dans ce système une place prévue pour la personne chargée de réaliser ces combinaisons. Cette place est prévue aux lieux d'indétermination qui, en tant que disjonctions, marquent des enclaves dans le texte, et qui se présentent au lecteur comme des vides que celui-ci est appelé à combler. En effet, ce qui caractérise les lieux d'indétermination d'un système, c'est qu'ils ne peuvent être déterminés par ce système lui-même, mais qu'ils doivent l'être par un autre système. L'intervention de cet autre système déclenche l'activité de constitution. Dès lors, ces enclaves s'avèrent être des dispositifs importants de fonctionnement de l'interaction entre le texte et le lecteur. C'est ainsi que les disjonctions activent l'imagination du lecteur selon les conditions posées par le texte.» (p.299)
«La valeur et les qualités seraient donc les deux blancs ou lieux vides que le lecteur aurait à combler par ses représentations, afin de constituer le sens de l'oeuvre. Cette conséquence peut découler du raisonnement esthétique développé par Ingarden.» (p.303)
«En général, dans les textes littéraires, la présentation des faits n'a d'intérêt qu'au regard de leur fonction. Dès lors, l'extrême vieillesse de l'homme n'est significative qu'au regard d'un autre élément du texte. Il serait difficile de se représenter la vieillesse en tant que telle, dépourvue de toute fonction textuelle. En revanche, si la vieillesse de l'homme assume une certaine fonction, mon imagination s'investit dans cette relation entre le fait et la fonction et, dans ces conditions, peu lui importe la couleur des cheveux.» (p.310)
«Si les blancs sont formés par les éléments d'indétermination du texte, il conviendrait de les appeler des lieux d'indétermination, comme l'a fait Ingarden. Mais les blancs ne se rapportent pas tant à la détermination incomplète de l'objet intentionnel ou des aspects schématisés qu'à l'occupation de certains lieux du système textuel par les représentations du lecteur.» (p.319)
«L'art complique, pour l'imagination du lecteur, la constitution sémantique de l'oeuvre.»
«Le texte doit être composé de façon à assurer la jonction des schémas, c'est-à-dire la "bonne continuation", qui doit se développer dans le prolongement de l'horizon d'expérience du lecteur auquel le texte est destiné.» (p.330)
«Si les blancs, en tant que discontinuités textuelles, stimulent l'activité de représentation du lecteur, le roman à thèse doit inévitablement les limiter.» (p.332)
«Si un texte laisse une impression différente selon qu'il est lu sous forme de feuilletons ou sous forme de livre, c'est que la forme du feuilleton multiplie les disjonctions ou donne un plus grand impact aux disjonctions existantes en raison de la coupure entre les feuilletons. Son niveau de qualité n'est guère plus élevé. Il se contente de stimuler une autre forme d'actualisation du fait qu'en multipliant les disjonctions il accroît l'intensité du flot des représentations du lecteur. S. Krakauer arrive, par ses considérations sur le cinéma, aux mêmes conclusions. La bande de lancement d'un film annoncé anime, par ses coupures et ses montages, l'imagination du spectateur. Celui-ci désire souvent voir ce film qui, généralement, ne peut satisfaire l'attente éveillée.» (p.334)
«Rappelons-nous que le répertoire assume en principe deux fonctions: il attire dans le texte une certaine réalité extra-textuelle et présente, par ailleurs, des schémas qui offrent au lecteur un certain cadre de référence ou qui évoque des expériences passées. Le répertoire choisi établit le lien entre l'activité de représentation du lecteur et la réponse que le texte cherche à donner à certaines situations historiques et sociales.» (p.366)
«Le texte de fiction ne rejette pas en bloc les normes qu'il a incorporées: il les nie partiellement. Cette mise hors circulation fait apparaître la problématique de leur validité, de manière à indiquer dans quel sens elles doivent être réévaluées. La négation partielle vise en général un point névralgique de la norme, la rejette à l'arrière-plan. Ainsi une réévaluation éventuelle pourra la remettre au premier plan. C'est ainsi que la négation stimule de façon décisive l'activité de représentation du lecteur chargé d'en rechercher les motivations qui constituent le thème en tant qu'objet imaginaire. Les blancs qui résultent de la négation préstructurent les contours virtuels de cet objet dans le répertoire des normes du texte ainsi que dans l'attitude que le lecteur doit adopter à leur égard, et cela, dans le sens où l'entend Sartre: "l'objet en image est un manque défini; il se dessine en creux." Les images mentales du lecteur s'introduisent dans cette forme creuse, de manière à établir une relation entre le texte et lui. Le lecteur doit être orienté par le texte vers cette position préfigurée parce que lui-même, au départ, se trouve toujours en dehors du texte. C'est au texte de le placer dans la position qu'il a prévue à son intention.» (p.367-8)
«Ce ne sont pas les vertus en général qui sont mises en question, mais bien leur valeur, il n'y a pas de négation contradictoire. Car celle-ci impliquerait le remplacement des vertus par leur contraire. La négation partielle n'a donc pas de caractère contradictoire. Elle ne présente aucune alternative aux vertus mais conteste le système auquel ces vertus se réfèrent.» (p.370)
«Cette compréhension est toujours contrôlée par le contenu des positions, par la structure thème/horizon régie par les blancs, ainsi que par les motivations cachées des négations primaires.» (p.389)