Introduction
«L'activité coopérative qui amène le destinataire à tirer du texte ce que le texte ne dit pas mais qu'il présuppose, promet, implique ou implicite, à remplir les espaces vides, à relier ce qu'il y a dans ce texte au reste de l'intertextualité d'où il naît et où il ira se fondre.» (p.7
«malentendu et décodages aberrants» (p.8)
«l'effet esthétique (que ce soit le plaisir ou la jouissance d'un texte)» (p.9)
Eco reconnaît la profonde influence que la sémiotique de Peirce a exercée sur ses travaux. La sémiotique de la narrativé de Greimas, «sans conteste l'une des plus convaincantes». (p.10)
«Toute description de la structure du texte doit être, en même temps, la description des mouvements de lecture qu'il impose.»
1. Texte et encyclopédie
Une discussion à partir du sens de deux phrases similaires: «Nous devrions ramener Toto au zoo / Nous devrions ramener le lion au zoo.»
«Contexte et circonstances sont indispensables pour pouvoir conférer à l'expression sa signification pleine et complète, mais l'expression possède une signification virtuelle qui permet au locuteur de deviner son contexte.» (p.18)
«on connaît les lions dans trois situations, dans la jungle, au cirque et au zoo. Toutes les autres possibilités sont fortement idiosyncrasiques et se mettent donc hors la norme: quand elles se réalisent, elles lancent un défi à l'encyclopédie» (p.20)
«Nous disons alors que le contenu (sémème) «lion» qui prévoit une série de marques dénotatives constantes (dans les limites réduites du dictionnaire) inclut ensuite une série de marques connotatives qui varient selon trois sélections contextuelles.» (p.20)
«...le lion doit s'être enfui du zoo contre la volonté de ses gardiens... Ces inférences peuvent être produites en utilisant comme prémisses des données de compétences encyclopédique: l'insoumission des lions à la captivité». (p.21)
«si une théorie sémiotique a un but, c'est bien celui d'expliquer comment fonctionne l'intuition du locuteur et de l'expliquer en termes non intuitifs.» (p.24)
«La société réussit à enregistrer une information encyclopédique seulement parce que celle-ci a été fournie par des textes antérieurs.» (p.28)
«Si, comme on va le montrer, le texte est une machine paresseuse qui exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit ou de déjà-dit restés blanc, alors le texte n'est pas autre chose qu'une machine présuppositionnelle.» (p.29)
«c'est le fait qu'un texte est toujours, en quelque sorte, réticent. Nous tenterons dans les chapitres suivants de cerner les degrés et les niveaux de cette réticence.» (p.30)
«J'entends par lexème l'unité signifiante (expression) et par sémème le contenu de cette expression» (p.31)
2. Peirce: les fondements sémiosiques de la coopération textuelle
«le signifié d'un terme contient virtuellement tous ses possibles développements (ou expansions) textuels.» (p.40)
En parlant de l'exemple que Peirce au sujet de la définition du lithium, Eco note qu'il «voulait montrer comment un terme inclut la globalité de l'information qui le concerne.» (p.46)
«Peirce semble assez proche du béhaviourisme de Morris quand ce dernier lie la reconnaissance du signifié d'un signe à la réponse comportementale qu'il produit (mis à part que, pour Peirce, cela est seulement une des formes de l'interprétation)» (p.56)
3. Le lecteur modèle
«Nous disons alors que tout message postule une compétence grammaticale de la part du destinataire, même s'il est émis dans une langue connue du seul émetteur - et sauf cas de glossolalie où l'émetteur lui-même admet qu'il n'y a pas d'interprétation linguistique possible mais, tout au plus, un impact émotif et une suggestion extra-linguistique.» (p.65)
«Un texte se distingue d'autres types d'expressions par sa plus grande complexité. Et la raison essentielle de cette complexité, c'est qu'il est un tissu de non-dit. "Non-dit" signifie non manifesté en surface, au niveau de l'expression: mais c'est précisément ce non-dit qui doit être actualisé au niveau de l'actualisation du contenu. Ainsi un texte, d'une façon plus manifeste que tout autre message, requiert des mouvements coopératifs actifs et conscients de la part du lecteur.» (p.65)
Qu'elles sont ces règles conversationnelles auxquelles Eco réfère ici? «Une règle conversationnelle selon laquelle le lecteur admet qu'en l'absence d'éclaircissements alternatifs, étant donné la présence de deux personnages, celui qui parle s'adresse nécessairement à l'autre.»(p.66)
«En premier lieu, le lecteur doit actualiser sa propre encyclopédie de façon à comprendre que l'emploi du verbe |revenir| présuppose d'une manière quelconque que le sujet s'est précédemment éloigné. En second lieu, il est demandé au lecteur un travail inférentiel pour tirer de l'emploi de la conjonction adversative |alors| la conclusion que Marie ne s'attendait pas à ce retour et de la détermination |radieuse| la certitude qu'elle le désirait ardemment. Le texte est donc un tissu d'espaces blancs, d'interstices à remplir, et celui qui l'a émis prévoyait qu'ils seraient remplis et les a laissés en blanc pour deux raisons. D'abord parce qu'un texte est un mécanisme paresseux (ou économique) qui vit sur la plus-value de sens qui y est introduite par le destinataire; et ce n'est qu'en des cas d'extrêmes pinaillerie, d'extrême préoccupation didactique ou d'extrême répression que le texte se complique de redondances. Ensuite parce que, au fur et à mesure qu'il passe de la fonction didactique à la fonction esthétique, un texte veut laisser au lecteur l'initiative interprétative, même si en général il désire être interprété avec une marge suffisante d'univocité. Un texte veut que quelqu'un l'aide à fonctionner.» (p.66-67)
Une loi: «la compétence du destinataire n'est pas nécessairement celle de l'émetteur.» (p.67)
«un Emetteur, un Message et un Destinataire, où le Message est généré et interprété à partir d'un Code.» (p.68)
«le code linguistique n'est pas suffisant pour comprendre un message linguistique: |Vous fumez? Non| est linguistiquement décodable comme une question et une réponse sur les habitudes du destinataire de la question; mais dans des circonstances d'émission déterminées, la réponse se connote comme "impolie" sur la base non pas d'une règle linguistique mais plutôt d'une règle d'étiquette - il aurait fallu dire |Non, merci|. Donc, pour comprendre un message verbal il faut, outre la compétence linguistique, une compétence diversement circonstancielle.» (p.68)
«Nous avons dit que le texte postule la coopération du lecteur comme condition d'actualisation. Nous pouvons dire cela d'une façon plus précise: un texte est un produit dont le sort interprétatif doit faire partie de son propre mécanisme génératif; générer un texte signifie mettre en oeuvre une stratégie dont font partie les prévisions des mouvements de l'autre - comme dans toute stratégie. Dans la stratégie militaire (ou dans celle des échecs, disons dans toute stratégie de jeu), le stratège se dessine un modèle d'adversaire.» (p.69-70)
«en général, dans un texte l'auteur veut faire gagner, et non pas perdre, l'adversaire.» (p.70)
«C'est pourquoi il prévoira un Lecteur Modèle capable de coopérer à l'actualisation texteulle de la façon dont lui, l'auteur, le pensait et capable aussi d'agir interprétativement comme lui a agi générativement.» (p.71)
«Beaucoup de textes révèlent immédiatement leur Lecteur Modèle en présupposant une compétence encyclopédique spécifique.» (p.71)
Eco compare certains auteurs à des publicitaires qui se choisissent un auditoire cible: «Ils feront en sorte que chaque terme, chaque tournure, chaque référence encyclopédique soient ce que leur lecteur est, selon toute probabilité, capable de comprendre. Ils viseront à stimuler un effet précis; pour être sûrs de déclencher une réaction d'horreur, ils diront avant: "Il se passa alors quelque chose d'horrible." A certains niveaux, le jeu fonctionnera.» (p.73)
«Le mot de Valéry - "Il n'y a pas de vrai sens d'un texte" - autorise deux lectures: on peut faire l'usage que l'on veut d'un texte, c'est cette lecture-là qui ne nous intéresse pas ici; on peut donner d'innombrables interprétations d'un texte, c'est la lecture que nous allons prendre en considération maintenant.» (p.74) Dans la même veine, Eco fait la distinction suivante: «Nous devons donc faire une distinction entre l'utilisation libre d'un texte conçu comme stimulus de l'imagination et l'interprétation d'un texte ouvert.» (p.76)
«la notion d'interprétation entraîne toujours une dialectique entre la stratégie de l'auteur et la réponse du Lecteur Modèle.» (p.76)
«un texte n'est pas autre chose que la stratégie qui constitue l'univers de ses interprétations - sinon légitimes - du moins légitimables.» (p.77)
«Le Lecteur Modèle est un ensemble de conditions de succès ou de bonheur (felicity conditions), établies textuellement, qui doivent être satisfaites pour qu'un texte soit pleinement actualisé dans son contenu potentiel.» (p.80) En note, Eco reconnaît que «la notion de Lecteur Modèle circule, sous d'autres dénominations et avec plusieurs différences, dans de nombreuses théories textuelles.» (p.86)
énoncé/énonciation: si X écrit sous la contrainte, on dira que X est le sujet de l'énoncé, mais que ceux qui lui dictent le message à écrire forment le sujet de l'énonciation.
4. Niveaux de coopération textuelle
«Un texte est un artifice syntaxico-sémantico-pragmatique dont l'interprétation prévue fait partie de son propre projet génératif.» (p.87)
«le squelette de l'histoire, que nous appellerons fabula» (p.91)
Parlant de textesqui ne signifient rien, comme "ka tangi te kiwi ka rangi te mobo", Eco reconnaît qu'ils peuvent néanmoins «déclencher des associations phonosymboliques élémentaires et multiples.» (p.95)
Type de coopération plus complexe, dite "philologique": «quand, en présence d'un texte énoncé à une époque éloignée de la nôtre, on essaie d'en reconstruire la localisation spatio-temporelle originaire pour savoir à quel type d'encyclopédie on devrait recourir.» (p.97)
L'encyclopédie: «Pour actualiser les structures discursives, le lecteur confronte la manifestation linéaire au système de règles fournies par la langue dans laquelle le texte est écrit et par la compétence encyclopédique à laquelle par tradition cette même langue renvoie.» (p.99)
Règle d'hypercodage: «une règle hypercodée selon laquelle (sauf ironie ou autre figure rhétorique) le titre d'un chapitre en annonce le contenu.» (p.102) Et aussi: «Le texte poursuit en disant que Raoul et Marguerite sont mariés. Il ne se soucie pas de dire qu'ils sont mariés l'un à l'autre, mais aucun lecteur raisonnable ne le met en doute. L'auteur savait que le texte pouvait se permettre cette paresse sur la base d'une règle stylistique hypercodée.» (p.102)
Frame: «Les recherches en Intelligence Artificielle ainsi que différentes théories textuelles ont élaboré la notion de frame que l'on traduit ici par "scénario". Un scénario semble être quelque chose à mi-chemin entre une représentation sémémique très "encyclopédique" exprimée en termes de grammaire des cas et un exemple d'hypercodage.» (p.103) «Par exemple, le frame "supermarché"» détermine des unités ou groupes de concepts "qui dénotent certains cours d'événements ou cours d'actions qui impliquent différents objets, personnes, propriétés"». (p.103)
«Auncun texte n'est lu indépendamment de l'expérience que le lecteur a d'autres textes. La compétence intertextuelle (cf. en particulier Kristeva, 1970) représente un cas spécial d'hypercodage et établit ses propres scénarios.» (p.105)
Types de scénarios: «En premier lieu, les fabulae préfabriquées: tels seraient les schémas standard du roman policier de série. En second lieu, les scénarios motifs, schémas assez flexibles, du type la "jeune fille persécutée". En troisième lieu, des scénarios situationnels (exemple type: le duel entre le shérif et le bandit dans le western). (p.106)»
«Hypercodage idéologique. Les systèmes idéologiques sont considérés comme des cas d'hypercodage. Ils appartiennent à l'encyclopédie. C'est pourquoi le lecteur aborde le texte à partir d'une perspective idéologique personnelle qui est partie intégrante de son encyclopédie, même s'il n'en est pas conscient. Il s'agit donc de voir (cas par cas) dans quelle mesure un texte prévoit un Lecteur Modèle qui participe d'une compétence idéologique donnée. Mais il s'agit aussi de voir comment la compétence idéologique du lecteur (qu'elle soit ou non prévue par le texte) intervient dans les processus d'actualisation des niveaux sémantiques plus profonds.» (p.109)
A lire: sur la sémantique et la pragmatique du titre: Duchet, Littérature 12, 1973.
5. Les structures discursives
Eco choisit d'utiliser le mot topic (anglais) plutôt que thème, et il explique pourquoi, mais il reconnaît qu'ils sont pratiquement interchangeables.
Eco donne un exemple: «"Charles fait l'amour avec sa femme deux fois par semaine. Pierre aussi." Même le lecteur le moins déluré ne peut retenir un sourire face à la possible ambiguïté de ce texte.» (p.116)
«Le problème est de savoir de quelle manière le Lecteur Modèle est orienté à la reconstruction du topic. Le signal est souvent explicite: c'est le titre précisément, ou une expression manifestée, qui dit de quoi le texte veut s'occuper. Parfois, au contraire, le topic reste à chercher. Le texte l'établit alors par la réitération très évidente d'une série de sémèmes, autrement dit de mots clés.» (p.118)
topic/isotopie: «Il est des cas où topic et isotopie semblent coïncider, pourtant une chose doit être bien claire: le topic est un phénomène pragmatique tandis que l'isotopie est un phénomène sémantique. Le topic est un hypothèse dépendant de l'initiative du lecteur qui la formule d'une façon quelque peu rudimentaire, sous forme de question ("Mais de quoi diable parle-t-on?") qui se traduit par la proposition d'un titre provisoire ("On est probablement en train de parler de telle chose"). Il est donc un instrument métatextuel que le texte peut tout aussi bien présupposer que contenir explicitement sous forme de marqueurs de topic, de titres, de sous-titres, de mots clés. C'est à partir du topic que le lecteur décide de privilégier ou de narcotiser les propriétés sémantiques des lexèmes en jeu, établissant ainsi un niveau de cohérence interprétative dite isotopie.» (p.119)
«Greimas définit l'isotopie comme "un ensemble redondant de catégories sémantiques qui rendent possible la lecture uniforme d'un récit." L'isotopie aurait donc des fonctions de désambiguïsation transphrastique ou textuelle.» (p.120) «Isotopie se réfère toujours à la constance d'un parcours de sens qu'un texte exhibe quand on le soumet à des règles de cohérence interprétative.» (p.131)
«Ce qui devrait être clair, en tout cas, c'est que la détermination du topic est un mouvement coopératif (pragmatique) qui amène le lecteur à déterminer les isotopies comme des propriétés sémantiques d'un texte.» (p.131)
En note, Eco ajoute: «Parfois le topic est rendu explicite par une expression comme |Le point crucial de la question est...|; Van Dijk appelle ces expressions des marqueurs de topic.» (p.132)
6. Les structures narratives
«Après avoir actualisé le niveau discursif, le lecteur est en mesure de synthétiser des portions entières de discours à travers une série de macropropositions (cf. Van Dijk, 1975).» (p.133)
Retour sur la fabula: «La fabula, c'est le schéma fondamental de la narration, la logique des actions et la syntaxe des personnages, le cours des événements ordonné temporellement.» (p.133)
«Face à l'ordre |Viens ici|, on peut élargir la structure discursive en une macroproposition narrative du type "Il y a quelqu'un qui exprime de façon impérative le désir que le destinataire, envers qui il manifeste une attitude de familiarité, se déplace de la position où il est et s'approche de la position où est le sujet d'énonciation." C'est, si on veut, une petite histoire, fût-elle peu importante.» (p.138)
«une narration est une description d'actions qui requiert pour chaque action décrite un agent, une intention de l'agent, un état ou monde possible, un changement, avec sa cause et le propos qui le détermine; on pourrait ajouter à cela des états mentaux, des émotions, des circonstances.» (p.140)
«la première règle conversationnelle de Grice, selon laquelle il ne faut pas être plus informatif que ce qui est de rigueur.» (p.141)
7. Prévisions et promenades inférentielles
Concept importan, celui de disjonction de probabilité: «Il est vrai qu'une disjonction de probabilité peut se produire à n'importe quel point d'une narration: "La marquise sortit à cinq heures." Pour quoi faire, pour aller où? Mais des disjonctions de probabilité de ce genre s'ouvrent aussi à l'intérieur d'une simple phrase, par exemple chaque fois qu'un verbe transitif est occurrent (|Louis mange...|: quoi? un poulet, un sandwich, un missionnaire?). Nous ne prendrons pas en compte une condition interprétative si angoissante, car nous ferons confiance à la rapidité de lecture du Lecteur Modèle qui saisit en un seul coup d'oeil la structure d'une ou de plusieurs phrases et qui n'a pas le temps de s'interroger sur ce que mange Louis que, déjà, il a reçu l'information désirée.» (p.146)
«Nous dirons plutôt qu'un texte narratif introduit des signaux textuels de différents types pour souligner que la disjonction qui va être occurrent est importante. Appelons-les signaux de suspense. Ils peuvent, par exemple, consister à différer la réponse à la question implicite du lecteur.» (p.147) «Les signaux de suspense sont parfois aussi donnés par la division en chapitre, la fin du chapitre coïncidant avec la situation de disjonction.» (p.148)
«Entrer en état d'attente signifie faire des prévisions. [...] Cette activité prévisionnelle sous-tend effectivement tout le processus d'interprétation.» (p.148)
«L'usage est maintenant établi dans la majeure partie des écrits courants sur la sémiotique textuelle de parler, à propos de ces états de choses prévus par le lecteur, de mondes possibles.» (p.149)
Selon que l'on est un enfant ou un adulte: «A la fin d'une fable, l'enfant est heureux d'apprendre que les protagonistes vécurent heureux, exactement comme il l'avait prévu; à la fin de Cinq Heures vingt-cing le lecteur d'Agatha Christie est heureux d'apprendre qu'il s'était complètement trompé et que l'auteur a été diaboliquement surprenant.» (p.153)
«il est essentiel à la coopération que le texte soit continuellement rapporté à l'encyclopédie. Pour hasarder des prévisions qui aient une probabilité minime de satisfaire le cours de l'histoire, le lecteur sort du texte.» (p.154)
«Pour avancer son hypothèse, le lecteur doit recourir à des scénarios communs ou intertextuels: "D'habitude..., Toute les fois que..., Comme cela se passe dans d'autres récits..., D'après mon expérience..., Comme nous l'enseigne la psychologie..." En effet, activer un scénario (surtout s'il est intertextuel) signifie recourir à un topos. Ces échappées hors du texte (pour y revenir riche d'un butin intertextuel), nous les appelons des promenades inférentielles.» (p.154)
«un livre trouvera toujours des lecteurs non modèles qui exerceront les comportements prévisionnels les plus variés» (p.157)
Une fabula ouverte: «Une fabula de ce genre nous ouvre, à la fin, différentes possibilités prévisionnelles. Quant au texte, il ne se compromet pas, il ne fait pas d'affirmations sur l'état final de la fabula: il prévoit un Lecteur Modèle si coopératif qu'il est à même de se fabriquer ses fabulae tout seul.» (p.158)
8. Structures de mondes
«La notion de monde possible est employée dans bien des contextes philosophiques comme métaphore qui vient, entre autres, de la science-fiction (c'est vrai, mais il est vrai aussi que la science-fiction a pris cette notion chez Leibniz et ses semblables).» (p.162)
Mondes possibles, ou «nous aurions pu parler d'univers narratifs ou d'histoires alternatives.» (p.164)
«Mais si ensuite le roman continue par |arrivé à Paris, Jean alla habiter dans une chambre d'hôtel au sommet de la tour Eiffel|, nous sommes prêts à jurer que notre lecteur, s'il a une encyclopédie tant soit peu étoffée, décidera qu'au sommet de la tour Eiffel, dans ce monde, il n'y a pas d'hôtels. Mais malgré cela, il ne se plaindra pas que le roman ne "représente" pas correctement la réalité: tout simplement il choisira une autre attitude interprétative et décidera que le roman lui parle d'un univers un peu étrange où il y a Paris, comme dans le nôtre, mais où la tour Eiffel est faite différemment.» (p.167)
«Toutefois, le texte n'énumère pas toutes les propriétés possibles de cette petite fille: en nous disant que c'est une petite fille, il confie à nos capacité d'explicitation sémantique le devoir d'établir qu'elle est un être humain de sexe féminin, qu'elle a deux jambes, etc. Le texte nous oriente donc, sauf indications contraires, vers l'encyclopédie qui règle et définit le monde "réel". Quand il devra opérer des corrections, comme dans le cas du loup, il nous précisera que ce dernier "parle".» (p.171)
«Pour décrire les propriétés d'un individu dans un monde textuel, notre intérêt est de privilégier les propriétés qui apparaissent comme essentielles aux buts du topic.» (p.184)
Monde construit / monde nommé: «De tels mondes ne sont pas construits, ils sont simplement nommés. On peut parfaitement dire qu'il existe un monde où 17 n'est pas un nombre premier. Mais pour construire ce monde, il faut fournir les règles à partir desquelles 17 peut être divisé, avec succès, par un nombre qui ne soit pas lui-même.» (p.195)
Le vraisemblable: «La science, on le sait, est très prudente dans la formulation de ses critères de vraisemblance: l'opinion publique, l'imagination quotidienne et l'imagination poétique le sont, elles, beaucoup moins.» (p.199)
«Quant aux nouvelles de science-fiction où je deviens mon propre père et où demain s'identifie à hier, leur but est en général de nous faire éprouver ce malaise de la contradiction logique.» (p.200)
«la coopération prévisionnelle du lecteur» (p.201)
9. Structures actancielles et idéologiques
«les structures idéologiques, auxquelles tant de place a été faite dans les recherches textuelles de ces dix dernières années.» (p.234)
«C'est quand une charpente actancielle est investie de jugements de valeurs et que les rôles véhiculent des oppositions axiologiques comme Bon vs Méchant, Vrai vs Faux (ou encore Vie vs Mort, Nature vs Culture) que le texte exhibe en filigrane son idéologie.» (p.234)
«Il y a aussi des cas de décodage "aberrants"» (p.235) En note, Eco explique: «On ne doit attribuer au terme |aberrant| aucune connotation négative: on entend seulement un décodage qui, loin de se conformer aux intentions de l'émetteur, en inverse les issues. Un tel décodage est "aberrant" eu égard à l'effet prévu, mais il peut constituer une façon de faire dire au message ce qu'il pouvait dire ou même d'autres choses qui sont intéressantes et fonctionnelles pour les propos du destinataire.»
«Que se passe-t-il quand le lecteur, en identifiant des structures profondes, met en lumière quelque chose que l'auteur ne pouvait pas vouloir dire et que pourtant le texte semble exhiber avec une absolue clarté? On frôle ici la limite très mince qui sépare la coopération interprétative de l'herméneutique - et, par ailleurs, le propre de l'herméneutique, n'est-ce pas d'assumer la découverte dans le texte de la vérité qu'il offre, laisse entrevoir, transparaître? Bien sûr, il y a herméneutique et herméneutique. [...] les lectures médiévales de Virgile utilisées comme texte prophétique faisaient violence au discours virgilien.» (p.236)
«Par interprétation, on entend (dans le cadre de ce livre) l'actualisation sémantique de tout ce que le texte, en tant que stratégie, veut dire à travers la coopération de son Lecteur Modèle. On pourrait alors soutenir qu'un texte qui, au travers de ses structures, manifeste la personnalité schizoïde de son auteur ou un complexe d'OEdipe obsessionnel n'est pas un texte qui requiert la coopération d'un lecteur idéal pour mettre en évidence ces tendances inconscientes. Mettre à nu ces tendances ne relève pas du processus de coopération textuelle. C'est plutôt le ressort d'une phase successive de l'approche textuelle où, après avoir actualisé sémantiquement le texte, on poursuit en l'évaluant, en le critiquant.» (p.237-38)
«de telles enquêtes psychologiques, psychiatriques ou psychanalytiques, importantes et fructueuses, appartiendraient à l'utilisation du texte à des fins documentaires et se situeraient dans une phase successive à son actualisation sémantique.» (p.238)
«Face à l'expression |Viens ici, je te prie|, ce n'est pas l'affaire de la coopération textuelle d'en inférer que le locuteur est mû par un désir évident que j'aille vers lui. Or, il nous semble que ce type d'inférence est la partie essentielle de l'actualisation du message, encore que l'on pourrait dire que, du point de vue de la coopération textuelle, je décide simplement que le sujet de l'énoncé désire que j'aille vers lui, tandis que c'est du point de vue de l'utilisation documentaire que je décide que ce désir coïncide avec le désir du sujet de l'énonciation.» (p.238)
Un exemple de fabula: «nous avons toujours un mari amoureux d'une femme extraordinaire, la femme meurt de consomption, l'époux lui jure un deuil éternel, ne tient pas sa promesse et se lie à une autre femme; mais la mort réapparaîtra et enveloppera la nouvelle femme dans le manteau de son funèbre pouvoir.» (p.241)
Parlant de l'approche de Derrida: «Bonne ou mauvaise, l'opération est en tout cas légitime. Reste à savoir si ce procédé ne tient pas plus de l'interprétation critique que de la coopération interprétative. Mais la frontière entre ces deux activités est très mince.» (p.243)
10. Applications: le Marchand de dents
«Mais, en assumant des règles de genre, le sujet de l'énonciation sera dissocié du sujet de l'énoncé qui, de toute évidence, est un individu du monde narratif.» (p.250)
«le lecteur est en mesure, grâce à la date 1952, de prendre des décisions sur la nature de l'encyclopédie à laquelle faire recours (par exemple: à cette époque la narrateur pouvait encore fréquenter légalement les bordels de Gênes, puisqu'ils ont été fermés en Italie en 1958). A ce stade, le lecteur ne sait pas encore cependant quelle propriété sémantique de |bordel| il doit expliciter et lesquelles il doit narcotiser. Il attend, en gardant, pour ainsi dire, le tiroir de l'encyclopédie ouvert.» (p.251)
«ici entre en jeu la règle conversationnelle supposant que le narrateur ne doit pas être plus explicite que ne le requiert la situation.» (p.253)
«En somme, voilà comment une expression apparemment plane et littérale entraîne le lecteur dans une série de décisions interprétatives. Un texte est vraiment une machine paresseuse qui fait faire une grande partie de son travail au lecteur.» (p.256)
«l'isotopie de la peur» (p.257)
«nous devons postuler que le lecteur a activé le scénario commun "chambre à coucher".» (p.257)
11. Applications: un drame bien parisien
«Un drame a été écrit pour être lu deux fois (au moins): la première lecture présuppose un Lecteur Naïf, la seconde un Lecteur Critique qui interprète l'échec de l'entreprise du premier. Voilà donc un exemple de texte ayant un double Lecteur Modèle.»
«Ce chapitre n'est donc pas l'histoire de ce qui arrive en dehors de Un drame en tant que texte (les aventures de ses lecteurs empiriques représentent peu d'intérêt pour notre optique: il est évident qu'un texte si ambigu prête le flanc à de nombreuses utilisations et à des aberrations ainsi qu'à des refus de coopérer), ce n'est rien d'autre que l'histoire des aventures des Lecteurs Modèles de Un drame.» (p.261)
«Allais veut nous dire que tout texte, et pas seulement Un drame, a deux composantes, l'information que fournit l'auteur et celle que le Lecteur Modèle ajoute, la seconde étant déterminée et orientée par la première. Pour démontrer ce théorème métatextuel, Allais pousse le lecteur à remplir le texte d'informations qui contredisent la fabula, l'obligeant à coopérer à la mise sur pied d'une histoire qui ne tient pas debout.» (p.263)