Le modèle texte-lecteur
Dayan rappelle l'approche de la sémiologie des années 1960-79: «Les travaux de sémiologie se tournent vers la description formelle des textes proposés par les médias. Ils étudient les stratégies de signification manifestées par ces textes, mais non pas le sort que leur réservent leurs destinataires. Lorsque certains s'intéressent aux récepteurs, c'est pour analyser la position d'un récepteur idéal, d'un récepteur en quelque sorte déductible du texte dont il serait l'image en creux, et se contenter de cette analyse. Du seul texte, on entend ainsi déduire la nature de sa réception par ses spectateurs en décrivant ceux-ci comme figés, sans recours, par le jeu des codes et par celui des rôles qu'impose telle ou telle structure d'énonciation. Sitôt sortie de sa boîte noire, la problématique de la transmission du sens fait l'objet d'un retour à l'envoyeur. Elle est replacée à l'intérieur du texte, le problème du destinataire n'étant plus que celui des signes qui le représentent.»
«Les études sur la réception mettent un terme au règne exclusif du lector in fabula pour analyser les relations concrètes entre les textes diffusés par la télévision et les significations qu'en dégagent effectivement les téléspectateurs.»
«Combinant analyse textuelle et recherche empirique, sémiologie et sociologie du public, théorie littéraire et sciences sociales, la recherche sur la réception se donne un objet qui n'est ni la psychologie du spectateur individuel, ni la cohérence structurale du texte, mais la nature de la relation entre texte et lecteur.»
Dayan décrit en six points le modèle texte-lecteur:
- «Le sens d'un texte ne fait pas partie intégrante du texte. La réception n'est pas l'absorption passive de significations préconstruites, mais le lieu d'une production de sens. L'ambition de l'analyse textuelle - déduire la lecture (et le lecteur) du seul texte - est donc rejetée.»
- «Ce rejet passe par l'abandon de tout modèle d'interprétation privilégiant le savoir de l'analyste. [...] Le savoir sur un texte, si raffiné soit-il, ne permet pas de prédire l'interprétation qu'il recevra.»
- «Dès lors que l'on reconnaît la diversité des contextes où la réception s'effectue et la pluralité des codes en circulation à l'intérieur d'un même ensemble linguistique et culturel, il n'y a plus de raisons pour qu'un message soit automatiquement décodé comme il a été encodé. La coïncidence du décodage et de l'encodage peut être sociologiquement dominante, mais elle n'est théoriquement qu'un cas de figure possible.»
- «Les études de réception renvoient à une image active du spectateur. [...] La latitude interprétative laissée au spectateur est liée à la relative polysémie des textes diffusés, polysémie qui les rend difficilement réductibles à la seule présence d'un message.»
- «La réception se construit dans un contexte caractérisé par l'existence de communauté d'interprétation. À travers le fonctionnement de ces communautés, l'inscription sociale des spectateurs devient déterminante. Elle se traduit par l'existence de ressources culturelles partagées dont la nature déterminera celle de la lecture.»
- «La réception est le moment où les significations d'un texte sont constituées par les membres d'un public. Ce sont ces significations et non pas le texte lui-même, et encore moins les intentions des auteurs, qui servent de points de départ aux chaînes causales menant aux différentes sortes d'effets.»
«La réception dépend d'un éventail de ressources culturelles dont le spectateur peut disposer ou ne pas disposer. Le nombre de ces discours, leur disponibilité varient selon les groupes. Face au pouvoir des textes, les ressources interprétatives sont très inégalement distribuées.»
«La notion d'une "lecture résistante ou oppositionnelle", capable d'identifier et de rejeter l'idéologie véhiculée par les textes, se trouve, en fait, en harmonie avec les thèses de la sociologie empirique».
«La notion de polysémie est empruntée à Barthes. Elle est liée à la reconnaissance de la pluralité des codes à l'oeuvre dans un texte, mais elle apparaît dans un contexte où Barthes met en évidence le travail interne par lequel ceux des textes qui se réclament d'un statut de "lisibilité" privilégient un sens dominant en lui accordant un statut "dénotatif". Extensivement généralisée, la notion de polysémie en vient à caractériser tous les textes, y compris ceux dont Barthes montrait qu'ils la combattent farouchement. Dans une "polysémophilie galopante", tous les programmes télévisés deviennent "ouverts", tous sont susceptibles de se prêter à la pluralité anarchique des lectures. Les contraintes du texte s'évanouissent et, avec celles-ci, la distinction, pourtant cruciale pour Barthes, entre la riche texture connotative des fictions et le monologisme dénotatif auquel aspire, par exemple, le discours de l'information.»
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