Introduction
Elle se dit tributaire des travaux de Gérard Genette et de Gerald Prince (un Américain).
Elle parle d'une «lecture à l'envers» pour repérer le narrataire.
Carole nous prévient: «cerner les caractéristiques et le rôle du narrataire est un travail d'enquêteur, un patient cumul d'indices qui révèle, petit à petit, les dessous de cette affaire qu'est la narration romanesque.» (p.8)
Le narrataire: «est le destinataire du narrateur principal, l'allocutaire en fonction duquel se dernier articule son récit. (p.10)»
Narrataire extradiégétique: il ne participe pas au récit qu'on lui fait.
Narrataire intradiégétique: un personnage du récit (destinataire d'un récit dans le récit).
Terminologie confuse: - Susan Rubin Suleiman (lecteur encodé, lecteur inscrit) / lecteur réel. - Jean Rousset (lecteur interne ou inscrit) - Erwin Wolf (intended reader) - Seymour Chatman (implied reader) - Wolfgang Iser (fictitious reader).
Carole ne s'intéresse ici qu'au narrataire extradiégétique.
Chrono:
Ferdinand de Saussure: cours de linguistique générale (1907-1911). La langue comme système.
Le Cercle linguistique de Prague (1926-1938), héritier de Saussure et des Formalistes russes.
Roman Jakobson - deux célèbres schémas: facteurs de la communication (destinateur, destinataire, contexte, message, code); fonctions afférentes du langage (émotive, conative, poétique, phatique...).
Émile Benveniste (l'énonciation, 1970) - l'allocutaire.
Mikhaïl Bakhtine (1952-1953) - l'énoncé.
Charles Grivel, Wolfgang Iser, vers 1970.
Le locuteur ou le scripteur. Locuteur/allocutaire (à l'oral) = narrateur/narrataire (à l'écrit).
Roland Barthes (fonctions/actions/narration): serait-il celui qui emploie le terme «narrataire» pour la première fois? Carole n'est pas claire.
Gerald Prince (1973): narrataire (sur le modèle de destinataire, de Greimas). Les signaux et les fonctions du narrataire.
Jean Rousset, Pascal Alain Ifri, Mary Ann Piwowarczyk.
Carole annonce qu'elle va s'intéresser à la dimension sociologique du narrataire. (p.27) Puis elle présente les oeuvres fictives qui feront l'objet de son analyse: Jean Rivard, L'Appel de la race, Maria Chapdelaine, Mon cheval pour un royaume, Parlons de moi - chacune de ces oeuvres monopolisant un chapitre complet.
Chapitre 1: Jean Rivard - le narrataire sceptique
Carole énumère les sept types de signaux de Prince marquant une interaction du narrateur avec son narrataire. (p.45-47)
Jean Rousset distingue deux grandes catégories d'indices de la présence du narrataire: narrataire indéterminé et narrataire individualisé.
Un procédé par prétérition («figure par laquelle on attribue l'attention sur une chose en déclarant ne pas la nommer») (p.52). Quand le narrateur feint de ne pas courtiser l'auditoire qui justement l'intéresse.
«les tournures démonstratives renvoient à un hors-texte connu des deux parties.» (p.60)
Les surjustifications de Prince: «ces explications qui relèvent du métalangage, du métarécit, du métacommentaire». (p.64) Plus les mises en exergue, les notes en bas de page et les mots en italique.
«cerner l'identité du narrataire par la détermination de son savoir» (p.65)
«Mais à titre de dispositifs essentiellement paratextuels, ces mises en exergue s'adressent simultanément au lecteur, opérant donc, là aussi, une fusion formelle entre les deux instances» (narrataire/lecteur) p.66.
«le narrataire ne semble guère familier avec les opérations de défrichage menées par Jean Rivard, puisque ce dernier lui explique la procédure en même temps que la terminologie d'usage. Voilà qui ferait du narrataire un petit-bourgeois de la ville.» (p.69)
narrateur extradiégétique / témoin occulaire intradiégétique (p.76)
métalepse?
«Deux tomes, deux visées, deux narrataires: voilà la formule qui résumerait ici l'oeuvre de Gérin-Lajoie. [...] Pour mieux capter l'intérêt des jeunes lecteurs, les premiers visés par ce projet, Gérin-Lajoie conçoit un narrataire à leur image, qui a la même éducation, les mêmes angoisses face à l'avenir et à l'amour, la même ignorance du métier de défricheur...» (p.84)
Chapitre 2: L'Appel de la race - le narrataire déférent
«Deux protagonistes infaillibles, un narrateur intransigeant et un narrataire qui reconnaît le bien-fondé du discours qu'on lui adresse, puisqu'il ne s'y oppose d'aucune manière - "Qui ne dit mot consent".» (p.100)
«lorsqu'on cherche à déterminer le champ de savoir du narrataire, dit Piwowarczyk, il faut interroger non seulement les tournures démonstratives, les analogies et les rappels utilisés par le narrateur, mais aussi les noms propres dont il parsème son discours sans autre explication à leur sujet, les noms communs qui renvoient à des pratiques sociales qui sont tenues pour familières (marked common nouns), l'inclusion dans son récit de mots dans une langue autre que sa langue maternelle, la référence à d'autres textes, l'absence de commentaire dans certains cas.» (p.107)
Carole constate chez Lionel Groulx une double nationalité du narrataire, qui est tantôt franco-ontarien, tantôt québécois.
Dans Jean Rivard, «c'était le narrataire, à chaque fois, qui tenait "le gros bout du bâton", face à un narrateur différent qui s'efforçait de gagner son adhésion. Dans l'Appel de la race, l'inverse se produit. Le narrateur n'a que faire de la séduction; il dit les choses "comme elles sont" - c'est-à-dire de la façon dont il les voit -, sans jamais envisager l'éventualité d'une dissenssion de la part de son narrataire.» (p.119)
Chapitre 3: Maria Chapdelaine - L'appropriation du narrataire
Carole tente de voir si le type de narrataire expliquerait qu'on ait pu, au Québec, s'approprier si complètement un roman qui était au départ destiné exclusivement aux lecteurs de France.
D'une part, les explications sur les coutumes québécoises révèlent un narrataire français, d'autre part l'usage de dialogues en langue populaire sans explication d'ordre lexical révèle un narrataire québécois.
«semblable à L'Appel de la race, mais de façon encore plus manifeste, la situation narrative de Maria Chapdelaine correspond à une rhétorique de l'acquiescement, puisque le récit ne fait état d'aucune objection - par narrataire interposé - aux propos du narrateur.» (p.150-51)
Carole se penche sur les traductions de Maria Chapdelaine pour voir ce qu'il advient du narrataire. «Le cas échéant, l'opération impliquera une certaine manipulation du narrataire, en tant qu'intermédiaire auprès du public cible.» (p.161)
«ni l'une ni l'autre ne parvenant à reproduire ses traits spécifiques [traits de la version originale], soit l'emploi par les personnages d'une langue du terroir plus ou moins accessible au narrataire [français], jumelée à l'usage d'une langue châtiée de la part du narrateur.» (p.162)
Chapitre 4: Mon cheval pour un royaume - les métamorphoses du narrataire
Jusqu'en 1960, constate Carole, «le rôle du narrataire consiste toujours à valider le discours du narrateur, au terme d'une entreprise de persuasion plus ou moins ardue. Ce faisant, le narrataire se trouve à servir de modèle au public visé.» (p.169)
«De pair avec une narration à la première personne, le roman des années soixante se singularise par la multiplicité de ses narrataires» (p.174)
«Le second narrataire, le narrataire principale, en fait, n'est nul autre que le narrateur lui-même, en quête de ses souvenirs perdus.» (p.176)
Chapitre 5: Parlons de moi - la rhétorique dans tous ses états
Parlons de moi, de Gilles Archambault.
«Le narrateur s'adresse aussi, par intermittence, à différents narrataires intradiégétique au cours des six chapitres du roman: sa femme Madeleine, son fils Christian, sa maîtresse Janine, son patron Monsieur Géraldeau. Sans crier gare, le narrateur interrompt le discours qu'il tient à son narrataire extradiégétique pour apostropher l'un ou l'autre des personnages susmentionnés.» (p.205)
«Voilà donc, à mon sens, la fonction essentielle de ces narrataires internes: signifier la solitude irrémédiable du narrateur, par son inaptitude et son refus de s'ouvrir à autrui, à tous ceux qui lui sont les plus chers.» (p.208)
vous: narrataire collectif
Conclusion
«À savoir si le romancier rejoint effectivement l'auditoire ciblée et s'il obtient auprès de lui l'effet escompté, voilà des éléments dont nous ne tiendrons pas compte pour l'instant» (p.227)
«Bref, au sein d'une société connue, sa propre collectivité, le romancier ciblera son lectorat, un public délibérément large, au contraire, très précis, en corrélation avec le discours qu'il entend livré.» (p.228)
«[le narrateur] peut multiplier ses narrataires, varier ses modes d'adresse au narrataire, changer de narrataire, mais il ne saurait s'en passer.» (p.229)
«l'allocutaire réel conserve une liberté et une imprévisibilité inhérente à sa nature humaine, alors que l'interaction narrateur-narrataire est entièrement contrôlée, programmée par l'auteur, et ce dans un dessein spécifique.» (p.230)
«D'où la confusion fréquente entre narrataire et lecteur, puisque tous deux semblent recevoir le même message en même temps et se livrer à la même activité de décodage. De la aussi la propension à décrire le narrataire en termes de lecteur: lecteur virtuel, impliqué, encodé ou inscrit, qu'on oppose alors au lecteur idéal, empirique ou réel. La confusion est légitime, d'autant plus que l'auteur peut sciemment l'entretenir et vouloir créer un narrataire à l'image de son public cible: le procédé est courant.» (p.230-31)
«l'un des plus importants moyens de caractérisation - à mon avis, le plus important, compte tenu de la rareté des adresses directes autres que les pronoms de la deuxième personne dans le roman moderne - consiste à décrire le narrataire par le biais de traits qu'il partage avec le narrateur. Le procédé est réitéré dans le cas des démonstratifs et des analogies qui renvoient à un hors-texte connu du narrateur et du narrataire (Prince), de même que dans l'emploi de certains noms propres et communs non explicités, qui font état d'un fonds commun de nature sociale, culturelle, intellectuelle ou autre (Piwowarczyk).» (p.237-38)