Barthes avoue: "Je suis à l'égard de la lecture, dans un grand désarroi doctrinal : de doctrine sur la lecture, je n'en ai pas".
Il se demande: "je ne sais pas si la lecture n'est pas, constitutivement, un champ pluriel de pratiques dispersées, d'effets irréductibles".
1. Pertinence
Barthes note que c'est en adoptant le point de vue de la pertinence du sens que Saussure a pu développer sa linguistique; et que Troubetskoï et Jakobson ont pu développer la phonologie. Il en va de même pour Propp qui s'est arrêté à la pertinence des formes (rôles stables) pour fonder son analyse structurale du récit.
"L'objet que je lis est seulement fondé par mon intention de lire : il est simplement : à lire, legendum, relevant d'une phénoménologie, non d'une sémiologie."
"Le savoir-lire peut être cerné, vérifié à son stade inaugural, mais il devient très vite sans fond, sans règles, sans degrés et sans terme." Barthes entend par là qu'il y a l'apprentissage des lettres et des mots écrits, ce qui peut faire l'objet de contrôle, mais que la lecture des sens dénotés et connotés ouvre une porte sur l'infini.
Le Désir (ou le Dégoût) serait responsable, serait la force qui empêche de trouver une pertinence d'où fonder une analyse de la lecture. Le désir de la lire.
"la lecture ne déborde pas la structure; elle lui est soumise : elle en a besoin, elle la respecte; mais elle la pervertit."
2. Refoulement
Les refoulements de lecture contiennent la trace du désir de lire. Barthes parle de deux refoulements: le premier résulte de toutes les contraintes qui font de la lecture un devoir (les textes que la culture nous force à lire); le second provient de la facticité de la Bibliothèque qui fait échec au Désir de lire (le livre désiré n'y est jamais, cependant qu'un autre livre vous est proposé).
3. Désir
Érotisme de la lecture - en s'enfermant pour lire, le lecteur s'apparente au sujet amoureux et au sujet mystique: le lecteur est collé au livre comme l'Amoureux est suspendu au visage aimé et l'enfant, à la mère ("toute son économie de plaisir consiste à soigner son rapport duel au livre"). Les émois du corps contenus dans la lecture.
Barthes voit un rapport entre la lecture et l'analité : "une même métonymie enchaînerait la lecture, l'excrément et l'argent."
Trois types de plaisirs de lire : le rapport fétichiste, le suspense (" parce que ce plaisir est lié visiblement à la surveillance de ce qui se déroule et au dévoilement de ce qui est caché, on peut supposer qu'il a quelque rapport avec l'écoute de la scène originelle ") et l'Écriture (la lecture est conductrice du Désir d'écrire).
"ce n'est pas du tout que nous désirions forcément écrire comme l'auteur dont la lecture nous plaît; ce que nous désirons, c'est seulement le désir que le scripteur a eu d'écrire, ou encore : nous désirons le désir que l'auteur a eu du lecteur lorsqu'il écrivait, nous désirons le aimez-moi qui est dans toute écriture." - Dans cette perspective, la lecture est une véritable production: "le produit (consommé) est retourné en production, en promesse, en désir de production, et la chaîne des désirs commence à se dérouler ". Mais la société de consommation (et non de production) bloque la réponse à ce désir.
En se demandant aussi pourquoi on ne continue pas certains livres, Barthes s'interroge à savoir s'il n'y a pas une logique érotique de la Narration.
4. Sujet
"Une manière de raccrocher le lecteur à une théorie de la Narration, ou plus largement à une Poétique, serait de le considérer comme occupant lui-même un point de vue (ou successivement plusieurs); autrement dit, de traiter le lecteur comme un personnage".
"une lecture vraie, une lecture qui assumerait son affirmation, serait une lecture folle, non en ce qu'elle inventerait des sens improbables (des contre-sens), non en ce qu'elle délirerait, mais en ce qu'elle percevrait la multiplicité simultanée des sens, des points de vue [...] hors des lois qui proscrivent la contradiction".
Le Paradoxe du lecteur : "il est communément admis que lire, c'est décoder : des lettres, des mots, des sens, des structures; mais en accumulant les décodages, puisque la lecture est de droit infinie, le lecteur est pris dans un renversement dialectique : finalement, il ne décode pas, il sur-code; il ne déchiffre pas, il produit, il entasse des langages, il se laisse infiniment et inlassablement traverser par eux : il est cette traversée.".
"le lecteur, c'est le sujet tout entier, le champ de la lecture, c'est celui de la subjectivité absolue : toute lecture procède d'un sujet, et elle n'est séparée de ce sujet que par des médiations rares et ténues, l'apprentissage des lettres, quelques protocoles rhétoriques, au-delà desquels très vite c'est le sujet qui se retrouve dans sa structure propre, individuelle : ou désirante, ou perverse, ou paranoïaque, ou imaginaire, ou névrotique - et bien entendu aussi dans sa structure historique : aliéné par l'idéologie, par des routines de codes."
"la lecture, ce serait là où la structure s'affole." Par là, Barthes veut dire qu'on ne peut raisonnablement espérer une Science de la lecture, à moins de concevoir qu'un jour soit possible une Science de l'Inépuisement.